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Full text of "Théâtre complet"

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Gift of 



Llntllhae Collection 




STANFORD 

UNIVERSITY 

LIBRARIES 



THÉÂTRE COMPLET 



DB 



AUGUSTE VACQUERIE 



Il a été ciré de cette édition 35 exemplaires numérotés, savoir 

as exemplaires sur pipier de HolUnde. 
S — sur ptpier Whatmftn. 

S — sur papier de Chine. 



Exemplaire n» £5 



THÉÂTRE COMPLET 



DE 



Auguste Vacquerie 



TOME I. 

TRAGALDABAS 
LES FUNÉRAILLES DE L'HONNEUR 



PARIS 

CALMANN LÉVT, ÉDITEUR 
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES 

J, RUB AVBEtLy BT BOULBVARD DBI ITALIBIlty 1$ 

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE 

1879 

Tous droits réservés. 



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Pe 2 4-5f 

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V, l 



TRAGALDABAS 



Personnages 

TRAGALDA.BAS. 

DON BLISBO. 

MINOTORO. 

ORIP. 

UN CHA.NTBUR. 

6CARLATB. 

BBLBROPONTR. 

UN GARÇON. 

UN CAVALIBR. 

DONA CAPRINA. 

JACINTHA. 

UNB CAIfâRISTB. 






0- it 4r ( c»<^ '•■ H*- tu^) 



ACTE PREMIER 



La nuit. Nuit de printemps et de dimanche. Une pièce aboutiisant, au fond, à 
on baaiin plein de narires. Cabarets éclaira; foule attablée dehors. Les 
naTlree parolsés. De temps en tem ps, des barques accostent et débarquent 
des caraliers et des dames, celles-ci parfois masquées. Musiques. 



SCÈNE I. 



MINOTORO, assis à une table isolée: UN CHANTEUR, 

qu'entoure un groupe. 

LE CHANTEUR. 

Le plongeur sar qui la vague déferle 

M'a crié du fond des gouffres grondants : 

« Contre Maria, veux-tu cette perle? » 

— « Merci, flisi j'en ai trente-deux : ses dents. » 

Hier, la nuit brodait de soleils ses voiles. 
Le roi des Gypsis, me montrant les cieux, 
ITa dit; «Je la veux! choisis deux étoiles! » 
J*ai dit : « J*ai les deux plus belles : ses yeux. » 

Elle émeut la brute, et l'herbe, et la pierre. 
Le portier du ciel m*a dit : « A mon tour! 
Prends le paradis ! » J'ai dit à saint Pierre : 
« J'ai le paradis, puisque j'ai l'amour! » 



4 TRACALDABAS. 

— (( Tu fais bieo! son ciel n*est guère enviable! 
M*a dit un seigneur parlant d*un ton doux ; 
Prends plutôt l*enfer! » J'ai dit : « Merci, diable; 
J*ai Tenfer aussi, car je suis jaloux ! » 

UN CAVALIER, à uno dame. 

C'est comme moi. 

LE CHANTEUR, faisant la quête une boane à la maio. 

Daignez, senor... 

LE CAVALIER, Inl donnant- 

Voici l'offrande 
De mon enfer. 

LE CHANTEUR. 

Merci. 

A un autre caralier qui lui donne. 

Merci. 

A un autre. 

Dieu VOUS le rende I 

A un autre. 

é 

Si le chant vous a plu, senor... — Merci. 

Il arrive à MInotoro et lui tend ta bourse. 

Pitié 
Pour... 

MINOTORO, prenant un plateau sur la table et le lui tendant. 

Pitié pour... 

LE CHANTEUR, le regardant. 

Ah! 

Il tire de sa pocbe un 'rouleau d'or et le met sur le plateau. Bas. 

Tiens. 



ACTE PREMIER. 
MINOTORO, bas. 

C'est tout? 

LE CHANTEUR, bat. 

C'est la moitié. 
Demain, chez moi, le reste. Et, selon ton ouvrage. 
On pourra donner plus qu'on n'a promis. Courage I 

Haut, à on curlaax qal t'ott approché. 

Pour le chanteur! 

Le curieux «'éloigne. — De groupe en groupe. 

Seigneurs, pour le chanteur I 

Il M perd dans la foule. 



SCÈNE II. 

MINOTORO, GRIF. 

G a I F. Il cberche quelqu'un, aperçoit Minotoro, ra s'asseoir 
en face de lui et firuppe sur la table. 

MINOTORO. 

Enfin! 

GRlF, au garçon. 

Du même vin. 

MINOTORO. 

J'admire ta façon 
D'être exact. 

GRIF. 

C'est que... 



Garçon ! 



6 TRAGALDABAS. 

MINOTORO. 

Soit. — Et les... 

G R I F, lai moBtrant to gargoB qoi niYient. 

Chut! 

Le gargon sert •! t'm va. 
MINOTORO. 

Et les autres? 

GRIF. 

Seul ! — Tant que ça se passe en mots, ils sont des nôtres ; 
Mais Ils s'empressent moins de s'exposer aux coups. 

MINOTORO. 

Tant mieux! toute la somme alors sera pour nous. 
Nous suffirons. 

GRIF. 

Sortant de voir tant d'apathie, 
Je ne m'attends plus guère à gagner la partie. 

MINOTORO. 

Je m'attends toujours fort à la perdre. 

GRIF. 

Gomment! ' 

MINOTORO. 

D'abord, mon cher, le peuple aime le changement ; 

Puis, l'ancien gouverneur, dont nous servons la cause, 

A le juger sans haine, était un pas grand'chose ; 

Groire que tout Gadiz contre son successeur 

Va s'insurger pour lui — serait d'une épaisseur , 

D'esprit particulière. i 



ACTE PREMlËli. 
GR1F. 

Et pourtant tu nous risques? 

MINOTORO. 

Qu'il ait moins de chevaux, de gens et d'odalisques, 
Ça me touche très peu, mais j'ai servi quatre ans 
Sous son frère, et tu dois comprendre... 



GRIF. 



Je comprends. 



MINOTORO. 

On est soldat ou non. 

GRIF. 

C'est évident. 

MINOTORO. 

Du reste. 
Quand je dis : «Nous avons perdu» , je suis modeste : 
Nous ne remettons pas l'ex-gouverneur sur pied, 
Mais nous jetons bas l'autre. 

GRIF. 

Oui? 

MINOTORO. 

L'État se rassied 
A peine du dernier mouvement militaire. 
On s'eflTorce de tout calmer. Le ministère 
Punira le nouveau gouverneur, tu m'entends. 
D'être cause d'un train quelconque dans un temps 
Où la contagion est vite universelle. 
Qui craint un incendie a peur d'une étincelle! 



8 TRAGALDABAS. 

GRIF. 

Quelle heure est-il? 

MINOTORO. 

Une heure, au moins. 

GRIF. 

Que faisons-nous 
Du reste de la nuit? 

MINOTORO. 

Ces sièges sont moins mous 
Que de bons matelas; mais, si quelque imbécile 
Bavardait, j'aime autant être sans domicile. 

G R 1 F, lui monlrant la place, qui s'est dépeuplée par degrés. 

Nous voilà seuls ici, nous serons remarqués; 
Mous ferions mieux alors de marcher sur les quais. 

MINOTORO. 

Ils sont pleins d'alguazils, comme toute la ville, 
D'ailleurs. Mous ferons mieux d'entrer dans cet asile. 

Appelant 

Garçon ! 

Le garçon vient 

Existe-t-il chez vous un cabinet 
Où Ton puisse tenter un coup de lansquenet? 

LE GARÇON, désignant une fenêtre du rez-de-cbausée. 

Celui-ci. 

MINOTORO. 

La maison reste donc éclairée 
Toute la nuit? 



ACTE PREMIER. 9 

LE GARÇON. 

Sans doute I à cause de rentrée 
Du nouveau duc. 

MINOTORO. 

Il entre au grand jour. Quel besoin 
A-t-il de tout ce gaz? 

LE GARÇON. 

C'est une nuit de juin 
Et de dimanche. On est dehors, on y demeure. 
En ne se couchant pas, on est levé pour Theure. 

MINOTORO. 

Voir arriver un prince est un plaisir divin. 
Portez-nous là-dedans nos verres et du vin. 
Et des cartes I 

Le garçon sort 

La fuite ici serait aisée. 
Ils viendraient par la porte, on aurait la croisée. 

GRIF. 

Entrons. 

MINOTORO. 

Je ne t'ai pas demandé comment vont 
Tes bétes. 

GRlF. 

Bien. Mon âne est vraiment très profond, 
Et mon butor est doux comme une demoiselle. 

MINOTORO. 

Je crojrais... 

lit entreat dani la cabtrtt. — irriTa rapidenMOt une J«iib« Csmine masquée 
ralTie d*0D Jeone homme qu'elle cherche à ériter. Un page noir l'aceom- 
pagDO à dletanee. 



10 TRAGALDABAS. 



SCÈNE III. 
DON ELISEO, DONA CAPRINA. 

DO^A CAPRINA. 

LAÎssez-moi I 

DON ELISBO. 

Non. 

UOfik CAPRINA. 

Je ne suis pas celle 
Pour qui vous me prenez. 

DON ELISBO. 

Je VOUS vois ! 

DOfiA CAPRINA. 

Vous rêvez. 

DON ELISEO. 

Eh bien! démasquez-vous. 

DORA CAPRINA. 

Vraiment ? Ah I vous avez 
Trouvé cela pour voir les femmes au passage? 
Plus d'une belle a dû vous montrer son visage. 
Elle a bien fait. Mais moi, qui suis laide, on conçoit 
Que je tienne à mon masque. 

DON ELISEO. 

Ah ! si jaloux quMi soit, 
il n'éteint pas pourtant la splendeur qu'il recèle 



ACTE PREMIER. 11 

Jusqu'à n'en point laisser jaillir une étincelle l 

Si la lune se cache et, dans sa cruauté, 

Ne trouve pas nos yeux dignes de sa clarté. 

Alors il ne faut pas que la nue étouffante 

Ait deux trous, comme ici. Car, par la moindre fente 

Du noir nuage ou bien du masque détesté. 

Un rayon trahira Tastre ou bien la beauté! 

DOÂA CAPRINA. 

La lune est seule au ciel, tout rayon la révèle ; 
Il n'est pas qu'une femme au monde qui soit belle. 

DON BLISBO. 

Il n'en est qu'une ! 

DOSa CAPRINA. 

Enfin, senor, qui que je sois. 
Je veux me promener toute seule, et ne vois 
Rien qui puisse excuser votre audace fantasque. 
Laissez-moi passer. 

DON EL1SE0. 

Non. 

DOJNA CAPRINA. 

Eh bien ! j'ôte mon masque. 
Afin que vous voyiez, en écoutant ceci. 
Par mon visage ouvert — que mon cœur l'est aus^i. 

KU« se démuqne. 

Cest vrai, je suis doî^a Caprina. Mais je jure 
Que, bien que vous ayez deviné ma figure. 
Je ne suis pourtant pas celle que vous croyez. 
Parce que je suis gaie et que vous me voyez 
Partout où l'on entend un orchestre bruire. 



i 



12 TRAGALDABAS. 

Je ne vous semble pas difficile à séduire. 
D'autres femmes peut-être, à Tombre de leur toit. 
Abritent un regard plus éteint et plus froid. 
Savent mieux s'absorber dans leur livre à Téglise, 
Ont un esprit qu'un mot plus vite scandalise, 
S'effarouchent plus haut de rien ; moi, j'ai dessous 
Ce qu'elles ont dessus ; avec mes semblants fous 
De frivole caprice et de liberté vaste. 
Comme je suis moins prude, alors je suis plus chaste! 

— Tant de cœurs s'ouvriraient I vous avez mal choisi 
En frappant justement au mien. Renoncez-y. 

DON ELISEO. 

Je tâche bien souvent. Je me dis que vous êtes 
Très laide, sans esprit, que vos mains sont mal faites; 
Je m'épuise en efforts pour me persuader 
Qu'on voit jaunir vos dents et l'âge vous rider; 
Mais vous ne m'aidez pas ! 

DOÂA CAPRIN A, •ouriant. 

Suffit-il qu'on se raie 
Au charbon? 

DON ELISEO. 

Voyez-vous, la solution vraie 
N'est pas que mon amour meure, il n'en fera rien. 
C'est que le vôtre naisse ! 

DOfiA CAPRINA. 

En ce cas, l'entretien 
Est clos. Si triomphant que le monde vous sache. 
Et si terrible aux cœurs que soit votre moustache, 

— Vous le savez, — je suis mariée. 



ACTE PREMIER. 13 

DON ELISEO. 

Et j'en ai 
Un poignant désespoir. Mais est-on condamné 
A tuer les maris dont on aime la femme? 
Faut-il assassiner pour épurer sa flamme? 
Je plaisante; j'ai tort. Je vous aime. 

doISa caprina. 

Je suis 
Mariée. 

DON ELISEO. 

Oui. Pai vu votre époux. Je le suis 
Quelquefois dans la rue, et je fais une étude 
Profonde de ses goûts et de son attitude; 
Je t&che de saisir, pour m'en servir aussi, 
Le charme par lequel il a trop réussi ; 
Mais j'ai de mauvais yeux, car sans doute elle est claire. 
Je n'ai pu découvrir sa raison de vous plaire. 

DOÎÎA CAPRINA. 

Votre méchanceté n'a pas prise sur moi. 

Une femme vraiment honnête l'est pour soi. 

Que mon mari puisse être ou non votre modèle, 

C'est à moi, non à lui, que je reste fidèle ! 

Pour vous montrer, voulant en finir aujourd'hui. 

Que mon honnêteté ne dépend pas d'autrui. 

Je vous dirai que j'ai pris mon mari par crainte 

De mon père ; j'avais seize ans, on m'a contrainte ; 

J'ai résisté longtemps, et vingt fois j'ai dit non ; 

Mais il n'a jamais eu d'un mari que le nom! 

J'ai cédé pour mon père, en fille, et non en femme ; 

Rien de moi n'appartient à qui n'a pas mon âmel 



a TRAGALDABAS. 

Je n'ai donc pas d'amour, — mais j'ai d'autres liens. 

Nui ne me retenant, c'est moi qui me retiens. 

Le mari retiré, le mariage reste. 

Je veux pouvoir sourire à la voûte céleste! 

C'est ma manie. 

DON ELISEO. 

Et VOUS vous figurez qu'aimant 
Vous ne le pourriez plus! et que le firmament 
Serait fâché de voir une pauvre âme, en proie 
A la nuit, au néant, au froid, morte à la joie. 
Ressusciter, et vivre, et rire, et réclamer 
Son droit universel d'être aimée et d'aimer I 
Cette idée un instant peut vous sembler lucide 
Que ce soit un devoir du cœur, le suicide I 
Quand parfois vous voyez, dans quelque arrière-cour, 
} Une fleur qui mourait faute d'air et de jour 
Monter éperdument vers la brise et la flamme. 
Vous vous figurez donc que le ciel bleu la blâme? 
Vous pensez donc qu'elle est coupable de fleurir, 
Et qu'elle aurait mieux fait de se laisser flétrir 
Que de s'épanouir là-haut, gaie et superbe? 
Eh bien I un cœur de femme est-il moins qu'un brin d'herbe ? 
Aime ! aime l et ne crains pas que le grand ciel vermeil 
Te reproche de boire un rayon de soleil, 
Et crois que Dieu, qui hait nos ténèbres moroses. 
Donne aux âmes l'amour ainsi que l'astre aux roses ! 

DO^A CAPRINA. 

Il est trop tard. 

DON ELISEO. 

Trop tard pour rompre, A mes amours, 



ACTE PREMIER. 15 

Un joug que t'imposa la force ? Il est toujours 

L'heure de s'arracher à ce qui nous opprime I 

Le mal doit-il durer parce qu'il est? Le crime 

Oppose-t-il au droit l'antériorité? 

Le malade dit-il : trop tard I à la santé? 

Trop tard I c'est ce qu'on peut dire quand on est vieille. 

Trop tard l pour vivre, à l'flge où ton âme s'éveille I 

Trop tard I quand ton cœur nait I quand tu n'as pas vingt ans ! 

Le jour meurt-il à l'aube et Tannée au printemps? 

DOfîA CAPRINA. 

A quoi bon me tenter? — D'abord, pour être heureuse. 
On n'a pas tant que ça besoin d'être amoureuse ; 
Ce que j'ai de lumière et d'air, moi, me suffit. 
Puis, quand j'en voudrais plus, ce serait sans profit 
Pour vous. 

DON ELISEO. 

Comment? 

m 

DOfiA CAPRINA. 

Quand môme une métamorphose 
Me ferait telle un jour que votre espoir suppose. 
Quand je me laisserais prendre à votre chanson. 
Quelle femme douée encor de sa raison 
Exposerait sa vie, et mieux, sa renommée. 
Sans être sûre au moins qu'elle est vraiment aimée? 

DON ELISEO. 

Je vous aime vraiment. 

nos A r.APRixA. 

Qui me le prouve? 



it TRAGALDABAS. 

DON KLISEO. 

Tout î 

UO^A CAPRINA. 

RienI Oh ! pour des serments, vous m'en faites beaucoup. 

On peut y croire avant que d'être mariée : 

Le galant par lequel une fille est priée 

Lui démontre qu'il est sincère — en l'épousant. 

La certitude est moins facile au cas présent, 

Et tous les beaux discours que chez nous on déclame 

Me laissent froide. On aime aisément une femme 

Quand elle est mariée et qu'un solide hymen 

Vous permet de lui tout demander, hors sa main I 

Qu'est-ce qu'on risque? On est un passant; cela dure 

Juste le temps qu'on veut. Ah ! plus d'un qui me jure 

Un amour sans limite et pour toujours fleuri 

Est épris de mes yeux moins que de mon mari ! 

nO\ KLISEO. 

Je... 

DOKA CAPRIN A. 

Don Eliseo, je suis parfois rieuse, 
Mais ce que je vous dis est chose sérieuse : 
Si vous avez jamais chance de m'adoucir. 
C'est lorsque je croirai que votre ardent désir 
Serait de me voir libre. 

DON ELISEO. 

En effet, c'est mon rêve. 
Croyez-le ! 

doSa caprina. 
Sur parole? 



ACTE PREMIER. 17 

DON ELISEO. 

Ah I qu'un malheur enlève 
Votre mari, soudain vous me verrez... — Mais tant 
Qu'il est au monde, — il est toujours très bien portant, 
N'est-ce pas? — quelle preuve ai-je que ma parole? 

DONA CAPRINA. 

Aucune l et c'est pourquoi votre poursuite est folle. 
Adieu. 

DON RLISEO. 

De grâce, un mot l et je vous convaincrai t 
Ma Caprinal Par tout ce que j'ai de sacré. 
Je vous jure... 

DO^A CAPRINA. 

Jurez aux maisons de la place. 
Je sors d'un bal, voici le jour, et je suis lasse... 

DON ELISEO, la luiTonl. 

Écoutez-moi ! 

DONA CAPRINA. 

Senor, ma porto est à doux pas, 
Et mon mari pourrait vous voir. 

. DON ELISKO. 

Je ne veux pas 
Irriter contre vous le front de votre maître, 
Je reste, mais demain vous m'entendrez? 

DO^A CAPRINA. 

Peut-être. 

DON ELISEO. 

A moins d'un rondoz-vous, baisé sur cotte main. 
Je ne vous quitte pas! 

I. 'i 



18 THAGALDABAS. 

DO^A CAPRINA. 

Puisqu'il le faut, demain. 
Vers trois heures, si c'est votre caprice encore. 
Vous me rencontrerez au l)ois. 

DON ELI SE o. 

Je vous adore I 
doSa caprina. 
Adieu. 

Il lai baixe la main. Elle s'en va. 



SGÈNK IV. 

DON KLISRO, seul. 

Mais quelle idée a-t-elle de vouloir 
Un épouseur, étant épouse? 11 va falloir 
Que demain je déploie une éloquence extrême. 
Si sa main était libre, évidemment, je Taime, 
Elle est jolie, elle a l'œil vif et le front pur, 
Elle est légère et chaste, un oiseau dans l'azur. 
Le jour où je verrais possible Thyménée, 
Je prendrais à l'instant une fuite effrénée ! 
Je l'aime ; mais mari, jamais I Je me sens peu 
D'humeur à prononcer déjà l'éternel vœu. 
Ai-je, ô la plus charmante entre les créatures. 
L'âge de renoncer aux folles aventures. 
Aux balcons enjambés, aux maris furieux. 
Aux parcs ort, la nuit, glisse un pas mystérieux. 



ACTE PREMIER. iO 

Aux doux cœurs effrayés qu'on rassure, aux délices 
^ Des baisers dont la lune argenté les calices? 
Non. Je veux me verser ma jeunesse à plein bord, 
Et que rheure maussade où Thymen nous endort 
Ne m'enlève des mains la coupe que tarie. 
Ainsi qu'il faut qu'on meure, il faut qu'on se marie. 
Soit; mais que j'aie au moins vécu quand je mourrai, 
Et qu'au moins j'aie aimé quand je me marierai I 

S'ioterrompant 

Diable! et mon oncle I llfautquej'aille à sa rencontre. 
J'oubliais son entrée. 

H tire sa montre. 

Onze heures à ma montre : 
11 est entre minuit et neuf heures. — Allons î 
Je vais m'intéresser à des discours très longs. 
Et je ferai semblant devant tous ces burgraves 
De prendre au sérieux les choses dites graves. 

Il s'en Ta. 

Un grand ▼aeanna dans un des cabarets de la place. Soudain nna porta 

a'oaTre, romit un dr6le, maigre, échoTelé, aflteré, bousculé, déchiré, 

meurtri, et se referme. — Le Jour se lère. 



SCENE V. 

TRAGALDABAS, — puis MINOTORO et GRIR 

TRAGALDABAS. 

Nous étions là tous deux parmi trente vauriens. 
Et nous jouions aux dés, ^ chacun avec les siens. 
Du premier coup, j'ai douze. fortune jalouse. 
Je riais I Mais voici que l'autre tourne — douze ! 



20 TRAGALDABAS. 

C'est à recommencer. Je penche le cornet. 

J'ai douze. A lui le tour. D'un air facile et net 

Il agite les dés.— Douze! Je désespère, 

Mais, pour savoir à fond ce qu'était ce repaire. 

J'essaie encore un coup. J'ai douze. Le maraud 

Remet d'abord ses dés dans sa poche, et, tout haut. 

Devant tout le tripot que le vacarme attire. 

Crie : — On triche I — C'est bien à vous I . , . allais-je di re, 

Quand soudain je reçois sur la joue* un soufflet 

Qui pour jamais me teint de pâle en violet. 

On m'insulte. A la porte ! On m'y flanque avec verve. 

Et vertueusement cette bande conserve 

Tout mon argent. J'avais mis tout sur le tapis 

Pour allumer le jeu. Rincé I — Ma foi, tant pis ! 

Car, puisque j'ai laissé démolir sans ressource 

Mon honneur, ptti mon dos, hail mais, grand Dieu! ma bour. 

Et que je n'ai tenté nulle rébellion. 

Je vois ce que je suis, — je n'ai rien du lion. 

Quelle chance! C'est très dangereux, le courage! 

On se blesse d'un mot, on est pris de la rage 

Du duel, et l'on se fait découdre le pourpoint. 

Après ce que je viens d'endurer, je n'ai point 

A craindre que jamais, pour un mot qui mal sonne. 

On me voie envoyer des témoins à personne. 

Bonsoir le point d'honneur et le respect humain ! 

Je respire. Je vais marcher dans mon chemin. 

Libre, fier, aspirant l'air à pleine narine ! 

Car, certes, si j'avais au fond de la poitrine 

Je ne dis pas le cœur d'Achille ou d'Annibal, 

Mais un cœur ramassé par terre dans un bal. 

Un cœur infatué de gloriole vile. 



ACTE PREMIER. 21 

Il eût bondi. Le mien est resté bien tranquille. 

Ce D*est pas là, sans doute, un symptôme trompeur. 

Et je n^aurai plus peur de ne pas avoir peur. 

RéOéchiMant. 

Oui, mais ils ont gardé mon argent dans leur antre. 
Qui m'en rendra? J'ai bien ma cousine; mais, diantre 
Il ne faut pas compter sur elle ces jours-ci : 
J'ai, tous ces derniers temps, exploité sans merci 
Ce que je fais pour elle, et c'est ce soir qu'à force 
De presser ses refus et d'en tordre Técorce 
J'en avais exprimé ces beaux ducats si doux 
Qui vont désaltérer la soif de mes filous. 

La (ènétre du cabinet s'ourre. 

G R 1 F , regardant dehors. 

Il fait jour. 

TRAGALDABAS. 

Sans argent, l'homme est une apparence. 
B£a cousine de moins, ai-je une autre espérance ? 
Aucune ! 

MIIIOTORO, preaanl le rouleau du chanteur etétahint l'or «ur la table. 

Partageons toujours ces jolis blonds. 

TRAGALDABAS. 

Tant de gens, sous ces toits, nagent dans les doublons! 
Par quel canal, crevant les caisses les plus proches, 
Pourrais-je en détourner un courant dans mes poches? 
Voler, jamais I c'est trop dangereux. 

An brait de l'argent que Grif et Minotoro se partagent, il va vers le cabi- 
net et tend le cou Ters la fenêtre. 

Quel doux bruit! 
Ah! ciel! — De quel travail tant d'or est-il le fruit? 



Si TRAGALDABAS. 

GRIK, ayereeTant TragaldalMS et le n«otnuit à MiaolOTO. 

Dis donc? 

Ils ferrent préoipHAinineat l'argeat. 

TRAGALDABAS. 

Ils semblent peu désireux qu'on les voie. 
D*où vient qu'ils ont caché cet or comme une proie? 
Ils ont dû le voler! 

Marchant Grif el Mlnotoro robienrent par b fenêtre. 

Si j'en étais certain, 
J'aurais facilement ma part de leur butin. 
Je n'aurais qu'à surgir devant ce groupe infime 
Et qu'à les menacer de dénoncer leur crime; 
Comme ils m'achèteraient mon silence I — Mais quoi ! 
N'en suis-je pas certain? Leur mine, leur eflh)i 
Quand ils m'ont remarqué, cette fuite pudique 
De pièces d'or que gène un regard, tout indique 
Qu'ils ont dû rencontrer quelque honnête passant 
Seul dans un coin.— D'ailleurs, quel homme est innocent? 
Lequel de ceux qui vont la tète la plus haute 
Ne ft*issonnerait pas d'une secrète faute 
Au premier inconnu qui viendrait tout à coup 
Le regarder en face et dire : Je sais tout ! 
— Quelle idéel 

G R 1 F , bas à Hinoloro. 

As-tu vu son sourire? H se frotte 
Les mains. Pris ce matin, ce soir on nous garrotte ! 

MINOTORO, bas. 

Viens ! 

Il se glisse sans bruit par la fenâtre. Grif le suit Ils se collent & l'angle 
du cabaret, et satrent tous les mouTrments de Tragaldabas. 



ACTE PREMIER. 23 

TRAGALDABAS, radieux. 

Mon ange gardien est vraiment obligeant. 
Mes filous m'ont à peine escroqué mon argent 
Que mon ange gardien, rajustant mes affaires, 
Me le fait rapporter par deux de leurs confrères! 
Ange, merci! 

D i«TiaBtTite aa cabaret, et le irouTe broaqnemeot cootre Grtf eC linotor». 

Tiens! —Bah! 

Les regardant en face. 

Je sais tout! 

A part. 

Mes coquins 
Ont pâli. Je vais être accablé de sequins! 

MINOTORO. 

Donc, senor, vous savez ce que nous sommes? 

TRAGALDABAS. 

Gerte ! 
Misérables! 

GRIF. 

Bien silr? 

TRAGALDABAS. 

Sûr — comme votre perte. 
Je vais vous dénoncer! 

MINOTORO. 

Bipn vrai? 

TRAGALDABAS, à part. 

Leur tremblement 
Est visible. 

Haut 

Perdus irrévocablement! 



!2» TRAGALDABAS. 

GRIF. 

Pensez-vous? 

TRAGALDABAS. 

Vous croyez que vous me ferez taire? 

MINOTORO. 

Mais, oui! 

TRAGALDABAS. 

Sachant que tout cède à l'argent sur terre. 
Vous allez m*en offrir énormément. 

GRIF. 

Tu crois ? 

MiDoUHTO et Grif fouillent & leurs poches. 

TRAGALDABAS. 

Vous préparez déjà vos sequins, je le vois. 
C'est honteux ! Je m'attends à de superbes offires. 
Vous viderez pour moi vos poches et vos cofflres. 
Vous allez essayer de me constituer 
Des rentes sur TÉtatl 

MINOTORO, lui lootlant sous lo nex un stjlet 

Nous allons te tuer! 

TRAGALDABAS. 

Ha! 

Il M détourne avec terreur et se cogne au stylet de Grif. 

Ho! — Mais ils vont... Grâce! 

Il est près de s'éranonir et se retient à Grif. 

GRir. 

Il n'est pas intrépide. 



i 



ACTE PREMIER. 25 

MINOTORO. 

Quel est cet idiot? 

TRAGALDABAS. 

G^est vrai, j^étais stupide ! 
Tai voulu faire peur, et c'est moi qui frémis. 

GRIP. 

Peur à nous t 

MINOTORO. 

Peur à nous I 

TRAGALDABAS. 

Du calme, mes amis. 
Mon essai n'a pas pris, j'y renonce. 

GRIP. 

Adorable l 

TRAGALDABAS. 

Adieu. Je vais dormir. 

n Ciit mi pas pour t'en aller. 

MINOTORO, le retoarnant bratalemeot. 

Et d'un sommeil durable ! 

GRIP. 

lyu vrai sommeil ! 

TRAGALDABAS. 

Comment? — Ah oui, vous supposez 
Que je vais vous trahir? Soyez tranquillisés, 
Ce n'est qu'afin d'avoir de l'argent pour me taire 



S6 TRAGALDABAS. 

Que je me présentais comme devant le faire; 

Je n'en ai jamais eu l'intention, d'ailleurs. 

Je suis, de ma nature, indulgent aux voleurs. 

MINOTORO. 

Voleurs! 

TRAGALDABAS. 

C'est un métier auquel je m'intéresse. 
Il vous y faut beaucoup de bravoure et d'adresse... 

Miaotoro exaspéré lève son couteau. Grif le retient. 

GRIF. 

Écoute. 

TRAGALDABAS. 

Les voleurs sont — même meurtriers — 
Une réduction fidèle des guerriers, 
Auxquels on fait honneur de ce qu'on vous reproche. 
Des héros en petit. Des conquérants de poche. 

MINOTORO. 

Je vais... 

G E 1 F , le retananl toujours. 

Mais s'il nous croit voleurs, alors, mon cher. 



Que craindre? 



MIXOTORO. 

li fait semblant! 



GRIF. 

Il ne m'en a pas l'air. 



ACTE PREMIER. 27 

TRAGALDABAS. 

' Quel semblant? 

MIIHOTORO, à Grif. 

Laisse-moi ! 

GRIF. 

Pourtant, s'il est sincère? 
La mort d'un homme, à moins d'être bien nécessaire. 
Ou bien payée... 

HINOTORO. 

Allons I qu'il soit fait à ton gré. 
Tu seras bien content quand il t'aura livré I 

GRIF. 

Attends. 

A TragaldalMLs. 

Tu vivras. 

TRAGALDABAS. 

Ahl 

URIF. 

Seulement, ta conduite 
Étant louche, on ne peut te permettre la fuite 
Qu'après le duc passé. Jusque-là, tu devras 
Nous tenir compagnie et nous offrir ton bras. 

TRAGALDABAS, conHOiitatit. 

Pour vivre!... 

GRIF. 

Et puis il faut une peine à ta faute. 



S8 TRAGALDABAS. 

Nous sommes, ce senor et moi, — cela te saute 
Aux yeux, — d'humeur folâtre. En ce jour de gafté. 
Tout à rheure, en causant, nous avons projeté 
D*effarer brusquement toute la populace 
En tirant, quand le duc paraîtra sur la place, 
Un coup de pistolet. Ce sera, s'il te plaft, 
Toi qui le tireras. 

TRAGALDABAS. 

Un coup de pistolet? 

G R 1 F , bas & kinotoro. 

11 donnera pour nous le signal de Témeute. 

TRAGALDABAS. 

Je serais en Afrique, et j'aurais une meute 

De tigres aux talons, que, j'en atteste Dieu, 

Je ne tirerais pas un coup d'une arme à feu. 

Les journaux ne sont pleins que d'accidents de chasse. 

Toucher un pistolet! 

GRIF. 

Sans cela, pas de grâce. 

TRAGALDABAS. 

Je tirerai; mais pas aujourd'hui... 

IflIfOTORO. 

Finissons ! 

TRAQALDABAS. 

^ Je vous demande un mois pour prendre des leçons. 



ACTE PREMIER. 29 

MINOTORO. 

Assez menti! Réponds d'un mot... 

TRÂGALDABAS, à part. 

C'est lui le pire 
Des deux. 

MINOTORO. 

Conspires-tu? 

TRAGALDABAS. 

Conspirer ! 

MlNOTORO. 

Je conspire, 
Tu ne t'en doutais pas, tu le sais à présent. 
En es-tu? Tires-tu le coup? 

TRAGALDABAS. 

En supposant 
Que j'eusse assez de chance, avec si peu d'usage. 
Pour ne pas m'envoyer la charge en plein visage, 
, On saurait que c'est moi rien qu'à me voir trembler. 
Qu'est-ce qu'on peut me faire? 

MINOTORO. 

On peut t'écarteler. 

TRAGALDABAS. 

Aht sacrebleu! 

G R I F , lui tendant M>n poignanl et un pistolet. 

Choisis. 



M) TRAGALDABAS. 

TRAGALDABAS. 

La préférence est morne. 

GRIF, paternel. 

Prends donc le pistolet, à moins d'être une borne. 
En refusant d'entrer au complot qui t'attend, 
Ton trépas est certain ; au lieu qu'en acceptant, 
Il n'est que très probable. 

TRAGALDABAS. 

Allons, je me résigne. 

GRIF. 

Alors ta fonction est grande ! Sois-en digne ! 
Prends. 

Il lui donne ion pistolet 

TRAGALDABAS, le prenant ganchement A pirt. 

OÙ me suis-je mis? 

GRIF. 

Mais c'est qu'on le croirait 
Ignare pour de bon. Je te l'arme tout prêt. 
Dès que le duc sera visible, pose et plie 
Ton index là-dessus, et ta tâche est remplie. 
— J'ai faim. Déjeunons-nous? 

On entend des cris et des trompettes. 

MINOTORO. 

Entends-tu ce fracas? 
C'est le duc. 

GRIF. 

Remettons la partie en ce cas. 



ACTE PREMIER. 31 

Nous mangerons plus tard, ~ si Dieu nous laisse vivre. 

MINOTORO. 

C'est de sang qu'à cette heure il convient qu'on s'enivre! 

GRIP. 

Le voici ! 

MIIfOTORO, à Tragaldabag. 

Pas un geste! Et reste près de moi. 

TRAOALDABAS. 

Si le coup rate? 

M 1 N O T R O , à Tragaldabas. 

Alors je tire, mais sur toi I 
SCÈNE VI. 

LES MÊMES; la foale m précipite ; BELEROFONTE, 

déguisé on bourgeois, s'inkinue dans les groupes; 

le défilé commence. 

BELEROFONTE, à part. 

Sous cet habit, j'ai l'air d'un bon bourgeois bien bête. 
Et non d'un alguazil. 

VOIX DANS LA FOULE. 

Vive le duel 

MINOTORO, bas à Tragaldabasi. 

Apprête 
Ton courage. 

Il épii» l'arrirée du dur. 



32 TRAGALDABAS. 

TRAGALDABAS, à part 

Je crois que je vais expirer. 

A Belaro&Mile, qui est contre lui. Bas. 

Monsieur, vous sentez-vous capable de tirer 
Un coup de pistolet? 

BELEROFONTE, surpris. 

Assez pour mon usage. 

TRAGALDABA8. 

J'ai promis de tuer le duc à son passage; 
Faites-moi Tamitié de le tuer pour moi. 

BELEROFONTR, stupéfoiu 

Ahl 

Il prend le pistolet que Tragaldab«!i lui tend. Redoublement de fanfare. 
Entrée du duc et de son cortèfre, parmi lequel don Eliseo. 

BIINOTORO, rnreiiant A Trairaldabas. 

Tire! 

TRAGALDABAS. 

O monsieur voutbien sVn charger. 

MINOTORO. 

Quoi ! 
Tut... — Misérable! 

Il Csitnn pas en arri>m, viso Trngnldaba!i, et lire. 

TRAGALDABAS. 

Hai ! j'ai le coup dans la tête. 

Il tombe. Minniom ot Grif s'esquivent dan» la foule. Tumulte. 

CRIS. 

Mort an dur! 



ACTE PREMIER. 33 

BBLBROFOIITB, empoignant Tragaldabaa. 

Un complot I fort bienl toi, je t'arrête. 

n le remet sor ses piecU. 

DON BLISEO, quipasMUrépéenoe. 

TragaldabasI 

n aeoonrt. — A Belerofonte. 

Qu^a fait cet homme? 

BBLBROFONTB. 

Il est, seigneur. 
De la sédition contre le gouverneur. 

DON BLISBO. 

Biais c'est la mort I 

BBLBROFONTB. 

Je crois que son affaire est faite. 

DON BLISBO. 

Je suis neveu du duc. 

BBLBROFONTB. 

Je sais bien. 

DON BLISBO. 

Surtatôtel 
L&cbe cet homme I 

BBLBROFONTB. 

Quoil 

TRAGALDABAS, è part. 

Qu'est ce seigneur? 
I. 3 



U TRAGALDABAS. 

DON ELISBO. 

Ceci 
N'est qu'un malentendu. 

BBLBROFONTE. 

rai dans ses mains saisi 
Ce pistolet chargé, non sans avoir fait mordre 
Quelque poussière au drôle. 

DON BLISEO. 

Il rayait par mon ordre. 

TRAGALDABAS, étonné. 

Tiens I 

DON BLISEO. 

Je réponds de tout 

n donne de l'argent h Belerofonte. 
BBLBROFONTE. 

Si VOUS en répondez. 
Ce n'est plus mon affaire, et j'ai les yeux bandés. 
Merci, senor. 

Il s'en ta. 

DON ELISEO, ATragaldabai. 

* 

Après une alarme si noire^ 
Vous rentrerez chez vous, si vous voulez m'en croire. 
Gela serait prudent, car le plomb et l'acier 
N'ont pas encor fini. 

TRAGALDABAS. 

Pour vous remercier. 



ACTE PREMIER. 35 

Qae ferai-je? 

DON ELISEO. 

Vivez. 

TRAGALDABAS, ne comprenant pai. 

C'est toute votre envie? 



Oui. 



DON ELISEO. 

n s'éloigne. 

TRA6ALDABA8. 

Pourquoi ce seiior tient-il tant à ma vie? 



FIN DU PBBMIBR ACTB« 



ACTE DEUXIÈME 

Dans an bols. 

SCÈNE I. 

Arrirent DON ELISEO et DORA GAPRINA. 

DOfik CAPRINA. 

Vous plaidez à merveille, et, pour peu qu'on manquât 
De sens commun... — Je fais de vous mon avocat I 
G*est par votre talent que sera défendue 
Bia première — mauvaise affaire. 

DON ELISEO. 

Elle est perdue 
Alors I quand mon amour et moi nous succombons, 
Gagnerals-je un mauvais procès, perdant les bons? 

DOfik GAPRINA. 

Le vôtre n*est pas bon. 

DON ELISEO. 

G*est celui qui le plaide 
Qui ne Test pas. La cause est excellente, et Taide, 
Et se gagnerait seule I Ah I je mérite peu 
Vos éloges. Ayant avec moi ce ciel bleu, 



ACTE DEUXIÈME. 37 

Ayant Todeur des fleurs, la douceur de Tombrage 
Et le double printemps de juin et de votre ftge, 
Je ne parviens pas même à vous persuader 
Que me sentir heureux rien qu'à vous regarder, 
Mon cri reconnaissant quand dans Tallée obscure 
J'ai vu briller enfin votre chère figure. 
Les mots qui de mon cœur sortent tout enflammés, 
Cela soit de l'amour ! 

DOfïA GAPRINA. 

Je crois que vous m^aimez 
Assez pour marier — nos noms sur cette écorce. 
BTaimeriez-vous autant sous la loi du divorce? 

DON ELISEO. 

Je l'appelle I 

DOJiA GAPRINA, grareraent. 

Bien sûr? 

DON ELISEO. 

Doutez de ce que dit 
fifa bouche; la parole a perdu son crédit; 
11 s'est fait, c'est certain, tant de fausse monnaie 
De serment, qu'on a droit de n'accepter la vraie 
Qu'après un examen plus que minutieux ; 
La bouche ne dit rien; — mais écoute mes yeux! 
Demande hardiment au fond de ma prunelle 
Si l'amour dont je t'aime est l'ardeur éternelle 
Et si c'est seulement pour toi que je vivrai. 
Les mots sont des menteurs, mais le regard dit vrai I 
Tu ne peux pas douter du mien, chère inhumaine I 



38 TRAGALDABAS. 

DOflÀ CÀPRIHÀ. 

A combien avec moi, rien que cette semaine, 
Votre regard a-t-il — dit vrai? 

DON BLISEO. 

Je t'appartiens I 
Tu n*en crois pas mes yeux? alors crois-en les tiens 1 
Groishen ta beauté, gaie à la fois et farouche 1 
Des preuves? mais j'en ai ! j'ai ton front, j'ai ta bouche, 
rai tout ton frais visage à l'aurore pareil, 
JTai ton sourire fait pour gêner le sommeil 
Du plus vieil hidalgo de la Vieille-Gastille, 
^ Tai la vivacité dont ton geste pétille. 

J'ai tout ce qu'une fée à ton berceau donna. 
Alouette I fleuri perle 1 étoile I Caprinal 

D05iA GAPRINA. 

Eliseol 

DON ELISEO. 

Tu veux des preuves, je t'en donne ; 
Mais pourquoi t'en faut-il? Gomment, chère madone. 
On te dit qu'on t'adore, et cela te surprend? 
G'est si l'on te disait qu'on est indififérent 
Que la parole aurait besoin d'ôtre prouvée I 
Tu doutes, toi que tout aime ! A ton arrivée, 
Il s'est fait dans le bois comme un frémissement. 
Les oiseaux ont soudain chanté plus doucement. 
Et, frissonnant de joie, ô déesse mortelle, 
Les branches se disaient à voix basse : G'est elle ! 

DOf^Â GAPRINA. 

Quel démon ôtes-vous? Vous en dites autant 

A vingt autres sans doute, et lorsqu'on vous entend... 



Achève I 



ACTE DEUXIÈME. 39 

BON BLISBO. 



Elle f'ett attisa fur on banc. — Il est à les plads. — Toat à 
ooop, on entand an brait da rolz. Ella ta lèra riramant. 

DOft GAPRINA. 

On vient. Passons. 

Os sortant. 

SCÈNE IL 

Entrant TRAGALDABAS, GRIF at MINOTORO, 

tous trois ima, Hlnotoro, la premier at saal, absoité dans una rétarla 
aKtatiqaa ; Grif at Tragaldabas sa donaaat la bns» 

MINOTORO. 

Quels vins 1 

TRAGALDABAS. 

Je suis malade. 
^ Je me repens d*avoir mangé de la salade. 

GRIF. 

Sois mon f^ère! 

TRAGALDABAS. 

Je suis malade. 

GRIF. 

Ce festin 
Laissera quelque trace en Tavenlr lointain. 
Chance énorme, fatale, étrange, échevelée. 
Que, s'étant hier matin perdus dans la mêlée, 
On se soit aigourd'hui retrouvés nez à nez! 
Ce déjeuner, ce roi, ce dieu des déjeuners, 
A pu n*étre pas ! 



m TAAOALDàBAS. 

TAAGALDAB4S. 

Oui. 

6RIF. 

Telle est la destinée I 
Ce matin» sans prévoir cette grande joamée«* 
Je passais, quand soudain ton profil me frappa. 
Tu pouyais réciter notre mea eutpa. 
Je crus bon de lancer une parole vague : 
« La baDe t*a manqué, j'essatrai de la daguel » 
Te dis-je. Cest alors que tu nous invitas . 
A ce festin, voulant nous attendrir. Quel tas 
De metst'Jé t^aime bien! Tout était impajrable. 
Mon frère! 

TBAGALDABAS. 

Hormis le porc. 

GBIP. 

Tu m-insultes. 

TBAGALDABAS. 

Du diable 
Si je t'insulte t En quoi ? 

GBIP, Udqiittuit It bnt. 

Tu m'as insulté. 

TEAGAIiDABAS. 

Grifl 
Es-tu fou? Mais Je veux me percer d'un canif 
Si... 

GRIF. 

Nous allons nous battre. 



ACTE DEUXIÈME. 41 

TRAGÂLDABÂS. 

Ah çà, pas de grabuge I 
A mon secours! Je prends Minotoro pour juge. 

MINOTORO, l'aTaDgant. 

Présent! 

GRIF. 

Non pas! Humide encor de ta boisson, 
n jugerait pour toi. 

MINOTORO. 

Je donnerai raison 
A qui l'aura. Tai lu Fhistoire du grand homme 
Qui jadis condamna son fils traître envers Rome ; 
J'aurais comme Brutus sacrifié mon sang, 
Et j'aurais fait tuer mon fils — même innocent! 

GRIF. 

On s'en vante. Il faudrait un fier juge, un ancêtre. 
Un ours, pour prononcer contre un homme après s'être 
Gavé de son saumon! 

MINOTORO. 

J'adore le poisson, 
Mais cependant... 

GRIF. 

Qui? toi! condamner un garçon 
Qui, vinsde France et mets sans nombre, a tant de titres 
A ta reconnaissance ! Et cette sauce aux huîtres 
Qui t'a fait ululer de si joyeux éclats 1 
Je renonce à parler, seul contre tant de plats. 
Avec quoi combattrais-je un gaillard qui s'épanche 
En sauce aux huîtres? 



n TRAGALDABAS. 



mHOYORO. 




Biais je te difl que... 


— Jepenelie 


A le trouver coupable l 




TRA6ÀLDABA8. 




Ehl 




GRIP. 




rai dit. 




MINOTORO, à Itattldabai. 




DéfendsKtoi. 



TRA6AL0ÀBA8. 

De quoi? 

MINOTORO. 

Ho I toi» tu vas parier, ou, sur ma foi. 
Je me f&che à mon tour! Et tout rouge. — La cause 
Est appelée. Allons, Tragaldabas, expose 
De quel noble débat il s*agit entre vous. 
Sois prolixe. 

TRAGALDABAS. 

n s*agit du plat de porc aux choux. 
Nous causions du festin qu*à présent je regrette 
De vous avoir offert. Grif, en convive honnête, 
Disait que rien ne peut en être surpassé. 
Je dis : Hormis le porc. Il se trouve offensé. 
Voilà toute raffaire. Et qu*à présent on pense 
A ce qui m*a ftdt faire une telle dépense I 
Et quand? le lendemain du jour où par mon lurt 
Les dés m*ont ruiné I Tétais sans un liard. 
Et j'ai dû profiter de ton état dMvresse 
Pour t'emprunta* Targent. Tâche de me suivre. Set-ce 
Afin d'être tué par vous que je me suis 



ACTE DEUXIÈME. 43 

Endetté pour longtemps? Plats et flacons exquis, 
L*ai-je gorgé de tout afin d'être sa cible? 
Quant au porc, j'ai cru faire une chose possible 
En blâmant sur un point un repas que j'ofi*rais. 
D'ailleurs, louer un porc dont je faisais les frais. 
C'eût été comme si je me louais moi-môme. 
Mais je n'attaque pas le porc aux choux. Je l'aime. 
Toi-même as pu le voir, j'en ai mangé beaucoup. 
Trop peut-être. En un mot, j'ai blâmé par bon goût. 
Parce que c'était moi qui payais la partie. 
J'ai rabaissé le porc par pure modestie. 

MINOTORO. 

Tu peux avoir raison, mais je ne ferai pas 
Dire que je me suis vendu pour un repas. 

trâgaldâbas. 
Gomment? 

MINOTORO. 

Ton vin était trop bon, il faut te battre. 

TRAGALDÀBAS. 

Biais... 

MINOTORO. 

C'est vrai, pour un duel nous ne sommes pas quatre. 
Je serai ton témoin; mais il faudrait au moins 
Que chacun en eût un. 

TRAGALDABAS. 

Pardieu! pas de témoins! 

GRIF. 

Je vois un cavalier qui promène une dame. 
Je vais lui demander... 



44 TRAGALDABAS. 

TRAGÂLDABAS. 

Grif, VOUS n'avez point d*ftme. 
Moi qui vous ai grisé, vous voulez m*égorgerl 

GRIF. 

Eh bien ? tu m'as donné le boire et le manger, 
Je te rends le dormir! 

TRAGALDABAS. 

Je t'ofifï*e des excuses 
Dans les Journaux. 

GRIF. 

Tais-toi, car vraiment tu m'amuses. 

n tort. 

MINOTORO. 

Tragall ce Grif qui va s'escrimer avec toi 

Est le meilleur tireur que je sache, après moi. 

Encore maintenant tous les jours il s'exerce, 

Et pour venir chez moi s'arrache à son commerce 

De poissons érudits et de singes parlants 

Qu'il instruit pour les vendre aux acteurs ambulants. 

Il possède surtout une botte secrète I 

Je t'ai dit que j'étais maître d'armes; complète 

Ton respect de sa force, et pèse ce qu'il vaut 

En apprenant qu'il va devenir mon prévôt. 

Toi, tu m'as dit jusqu'où l'escrime t'est connue. 

Il est donc évident que ton heure est venue. 

Embrassons-nous. 

TRAGALDABAS, friisonnant. 

Sa voix a le froid de mon glas. 

Uf f'embrasient. 



ACTE DEUXIÈME. 45 

VINOTORO. 

Adieu! 

Bntra préelpUamment don Bllieo, lairl de Grif. 

SCÈNE III. 

TRAGALDABAS, DON ELISEO, MINOTORO, 

GRIF. 

DON ELISEO, allant drott à Tragaldabas. 

Ce n'est pas vous qui vous battez? 

TRAGALDABAS. 

Hélas! 

DON ELISEO. 

Bon! 

MINOTORO, h Grif. 

Us sont donc amis? 

DON ELISEO, prenant Tragaldabas % part. 

Vous connaissez Tépée ? 

TRAGALDABAS. 

J^en ai vu. 

A Ini-méme. 

Si ma vue ici n*est pas trompée, 
G^est encor ce senor si tendre aux maux d'autrui. 

DON ELISEO. 

Tirez-vous bien 7 

TRAGALDABAS. 

Ni bien ni mal : pas du tout. 

DON ELISEO. 

Lui? 



40 TftAGAUyAftilS. 

TRl«Al.BâBâ8. 

Ohl luif c'est différent, puisqu'il estmattre (Tarmes. 

DON ELISBO. 

Biais TOUS allez mourir | 

TRA6ALDABAS. 

IIOA sort numque de charmes. 



Je suis triste. 

DON BLI8B0. 

Et moi donol Ab 1 quel ennui 1 

TBAGALDABAS. 

Bfercil 

DON BLISBO. 

Cet homme est furieux. — Mais quelle idée aussi 
D'aller se quereller quand on ne sait pas même 
Les premiers éléments ! 

TRAGALDABAS* I put. 

Gomme ce seigneur m'aime 1 

DON BLI8B0. 

Vous ne pensez qu'à tous 1 Êtes-vous si oertain 
De n'être piéoleux à personne? Hier m^ 
Quand* tiré du péril où le complot vous Jiim, 
Vous me remerciiez, je vous ai dit de vivre : 
De quel droit mourez-vous sans ma permission 7 

TRAGAIiDABAS, «*0i«iMDt. 

Je me bats sans la mienne. 

DON Ehi^no. 

Avec la passion 



ACTE DEUXIÈME. 47 

Qu'y met Tautre...— Voyons toujours un peu. 

A QriU 

Mon brave. 
Est-ce que le sujet de la querelle est grave? 

GRIF. 

Des plus graves. 11 a traité d'un ton léger 
Un plat que j'aime. 

DON ELISEO, sonrianL 

Alors cela peut s'arranger. 

GRIF. 

Vous êtes son ami, je l'aperçois sans peine. 

DON ELISEO. 

Je risquerais ma vie au besoin pour la sienne, 
Grevex-lui les deux yeux ! 

GRIP. 

Quoi? 

DON BLISEO. 

Ne VOUS gênez point 
Pour lui faire sauter les dents à coups de poing. 
Je ne tiens qu'à sa vie» et, pourvu qu'il existe. 
Vous me rébrancheriez, je n'en serais pas triste, 
Et même, à dire vrai, j'en serais enchanté. 
Mutilez mon ami, sans nuire à sa santé, 
Et je vous bénirai de la figure plate 
Qu'il fera n^ayant plus nez, oreille ni patte I 

GRIF. 

C'est une autre façon d'entendre Tamitié. 



48 TRAGALDABAa. 

:DOir BEISXO. 

Je n*Al pas ramitié gourmande. Une moitié 

On même nn quart d'ami peut très bien me snfllre. 

Cest entendn? 

GBIF. 

Jamais. Je tiens à le détruire. 

DON BLISBO. 

Parce qu'il a parlé légèrement d*un mets? 

GBIP. 

Que j^aime. 

DON BLI8B0. 

savons iltdt des excuses? * 

6BIF. 

Jamais! 

DOH BLISBO. 

Allons»— on m^attend^moi^finissons-enymonmattre»— 
Ce duel n'est pas possible. 

GBIF. 

Il se fera. 

DON BLISBO. 

Peut-être! 
Cette allUre est stnpide et n*ira pas-ptas lôtn. 

MINOTOBO. 

Pourquoi? 

DON BLISBO. 

Par b raison qu'il tous manque un ténuHn. 
Je me retire. 

MINOTOBO. 

Tiens! 



ACTE DEUXIÈME. 49 

TRA6ALDABAS. 

Quel ami! 

GRIF. 

Que la braise 
De l'enfer vous... — Enfin, cavalier, à votre aise. 
Ce n'est peut-être pas un fort beau procédé 
Que reprendre un concours qu'on avait accordé. 
Mais si vous espérez que ça me désarçonne, 
Le bois n'a pas que vous de promeneur. 

DON ELISEO. 

Personne 
Ne comprendra que pour un pareil différend 
Deux cavaliers... 

GRIF, montrant Hlnotoro. 

Voici quelqu'un qui le comprend. 

DON BLISEO, à Hinotoro. 

Vous servez de témoin dans une telle affaire? 

MINOTORO. 

Certes! 

DON ELISEO. 

Vous acceptez que, parce qu'on diffère 
D'avis sur quelque sauce ou sur quelque rôti. 
Il faudra... 

MINOTORO y confidentiellement. 

Le sujet n'est rien, le démenti 
Est tout. 

DON ELISEO. 

Tragaldabas a-Ml donc?... 

I. 4 



50 TRAGALDABA8. 

MIHOTORO. 

Je me flatte 
D'être aassi son ami, mais il faut qu*il se batte. 

GRIF. 

Je cours à la prochaine allée et Je revien. 

A doB BUmo. 

Je le tûrai I 

DON BLISEO, à ptfU 

Ma foi* je n'ai que ce moyen. 

A Grif. 

Personne, je vous dis, ne daignera vous suivre. 

GRIF, f *ett alUsU 

Bien. 

DON ELISEO. 

Tous vous répondront — qu^on ne se bat pas Ivre! 

GRIF, M retounuat fivieiix. 

Je suis ivre? 

DON BLISBO. 

Du front au talon 1 

GRIF. 

Jours et nuits I 

A Hinotoro. 

Suis-je ivre, mon ami? 

MINOTORO. 

Si tu Tes, je le suis. 

GRIF, à don BUmo. 

Vous d'abord I 

A Trafaldabat. 

Tu permets qu'envers lui je m'acquitte. 



ACTE DEUXIÈME. 51 

Tragal? je te promets de te tuer ensuite, 
filais le mot qu'il a dit vaut un tour de faveur. 

TRAGALDABA8. 

Favorise-le donc. 

MINOTORO, à TJrtgaldabM. 

D*où te vient ce sauveur? 

Dnfildabaf fait ligne qa*a l'ignore. 

GRIF. 

Par ici. 

Montrant Tragaldabas. 

Faites-vous votre témoin du pleutre? 

TRAGALDABAS. 

Est-on très près du fer? J'aime autant rester neutre. 

DON ELISE 0, montrant llnotoro. 

Ce cavalier est plus au fait; sMl y consent, 
n sera le témoin de tous les deux. 

MINOTORO. 

Présent. 

GRIF. 

En avant! 

n fort. Don Eliteo et Hlnotoro le loiTent. 
TRAGALDABAS, leaU 

Moi, je reste. On voit mieux à distance. 
Comme J'éprouve peu cette vaine jactance 
Qu'ils appellent courage I Un tas de horions 
Est son juste salaire. — Us commencent. Prions. 
Mon Dieu! Grif, il paraît, est tellement alerte 
Que j'exigerais trop en demandant sa perte 



53 TRAGALDABAS. 

Et de plus le salut d'un ami généreux. 

Et je serai content sMls s'enferrent entre eux. 

— Bravo I Grif est blessé! Que ce soit sans remède. 

Mon Dieul 

Grir rep«rttt, poli Minotoro et don BUmo. 
GRIF, tombre et te iMDdant la main droite «Teo MB noaehoir. 

A Tragaldabai. 

Je guérirai I 

MINOTORO. 

Tu ne veux pas qu'on t'aide? 

GRIF. 



Non. 

Tu t'en vasT 



MINOTORO. 
GRIF. 

Bonsoir. 

Il sort. 



SCÈNE IV. 
TRAGALDABAS, DON ELISEO, MINOTORO. 

TRAGALDABAS. 

J'aurais voulu le voir 
^ Joncher le sol. 

A don Bliieo. 

N'importe, il fait bon vous avoir 
Pour ami. Vous touchez cela, vous, les épées ! 

DON ELISEO. 

Oui, mais vous prodiguez un peu les équipées, 
n faudrait cependant vous déshabituer 



ACTE DEUXIÈME. 53 

De passer votre vie à vous faire tuer! 
Viveil Tragaldabasy vous êtes nécessaire. 
Je n'aurais point passé devant votre adversaire. 
Vous étiei mort; et moi, qu*est-ce que je ferais? 
Je vais vous surveiller maintenant de plus près. 
Vous logez, n'est-ce pas, sur la Place-Fleurie; 
rirai vous voir demain matin. — Ah! je vous prie. 
Que ce duel soit secret. Vous connaissez la loi, 
Et mon oncle serait furieux contre moi. 
N'en parlez pas... — surtout aux femmes. 

TRAGALDABAS. 

Le mystère 
Doit, s'il veut vivre vieux, rester célibataire. 

DON ELISEO. 

Cest vrai. 

TRAGALDABAS. 

Senor, ma langue est un vain ornement. 

DON ELISEO. 

A demain. 

TRAGALDABAS. 

A demain, senor. 

SCÈNE Y. 
TRAGALDABAS, MINOTORO. 

MIROTORO. 

En m'abîmant 
Dans mes réflexions touchant cette aventure. 
En mettant mon esprit longtemps à la torture. 



54 TRAGALDABAS. 

Ten suis arrivé presque à trouver singulier 
Et même peu commun — qu'un jeune cavalier. 
Un garçon doux à Toeil et mis comme un ministre. 
S'expose pour sauver la vie au premier cuistre. 
Tu ne soupçonnes pas quel motif le poussait? 

TRAGALDABAS. 

Nullement. 

MINOTORO. 

C'est assez particulier, n sait 
Ton adresse. — Allon»-nous manger une bouchée? 

Rofardant da côté par lequel don Bllseo eit parti. 

Sa dame, que TafTaire avait effarouchée. 
Vient à sa rencontre. 

TRAGALDABAS, regardant. 

Ah! 

n reste itapéCait. 
MINOTORO. 

Le couple disparaît. 

Remarquant rimmobilité de Tragaldabat. 

Qu'as-tu donc à rester comme un chien en arrêt? 

TRAGALDABAS. 

Une immense clarté se fait dans ma cervelle. 
Et je viens d'entrevoir une face nouvelle 
Du mariage. Fils, écoute-moi. Sais-tu 
Quelle victorieuse et splendide vertu 
Garantit à jamais l'existence d'un homme? 

MINOTORO. 

C'est?... 

TRAGALDABAS. 

C'est d'être cocul 



ACTE DEUXIÈME. 55 

MINOTORO. 

Gomment 1 

TRAGALDABAS. 

Si Ton assomme 
Le mari d^une femme avec qui je suis bien. 
Libre de consacrer devant Dieu le lien 
Qui nous unit, il faut qu'à Tautel je la suive. 
Donc, avant tout, Tamant veut que le mari vive. 
Donc ramant va pour lui dans les pas dangereux. 
G*est évident! Heureux un mari malheureux! 

MIROTORO. 

Est-ce que — ce seigneur alors serait inf Ame, 
filais drôle — la beauté qu'il rejoint?... 

T RAGALDABAS. 

G^est ma femme. 



FIN DU DlUXlàm ACTE. 



ACTE TROISIÈME 



Un salon. 

SCÈNE I. 

TRAGALDABAS, pou DONA GAPRINA. 

TRAGALDABAS, leol. 

Oui! 

Entre une caméristo portant on boaqnet. 

Pour qui ce bouquet? 

LA GAHÉRISTE. 

Pour dona Gaprina. 

TRAGALDABAS. 

Donnez. 

LA GAHÉRISTE. 

Mais... 

TRAGALDABAS. 

Donnez donc! 

U le lai prend* 

Et dites à dona 
di Gaprina que j'aurais plusieurs mots à lui dire. 

La eamériste tort. 

Gette affaire est assez délicate à conduire... 



ACTE TROISIÈME. 57 

DOflA GAPRINAy «Btnnt. 

Tu veux me parler? 

TRAGALDABAS9 cachant la boaqaat derrière ton doi« 

Ouil 

hO^k GAPRIRA. 

récoute. 

TRAGALDABAS. 

Il est des jours 
Où c*est en vain que Thomme appelle à son secours 
Les plus forts arguments de la philosophie... 

DOSA GAPRINA. 

Répète. 

TRAGALDABAS. 

OÙ c*est en vain... 

DO^A GAPRINA. 

Ah çà, que signifie 
Ce style, et d*où te vient cet affireux pli du front 
Dont tu n'as pas besoin? 

TRAGALDABAS, démasquant le bonquat. 

Ces fleurs te le diront! 

DO^k GAPRINA. 

Elles sont pour moi? 

TRAGALDABAS. 

Gerte! 

EUa tend la main. Il retira la bonqaet 
DOf(A GAPRINA 

Eh bien! 



58 TRAGA1.DABA& 

TRAGAL0ABAS. 

Me lioiiiaai M nast «ifc mes «mii iml lil^ 
Aarai»-la ooMpromls m» r^«Mioiiî 
Je demande — d*abord — une expliealicm. 
De qui vient ce bouquet? 

DOftA CAPRIHA. 

CTeet md que ça regarde. 

TRAGALDABAS. 

D*iinaDiantl 

BOftA CAPRIHA. 

liais ta vas le frolHBrt prends donc garde. 

Bit II M dit. 

Oe serait d'un amant, tu n'es pat mon mari 

TRAGALOARAS. 

On croit qne Je le suisl 

DOftA CAPRIMA. 

Nous avons asses ri. 
Parlons. Et, s'fl se peut, d'une façon civile. 

sut S'aifM «1 lai montrt nm toteiNt. 

Ici. — Lorsque Je t'ai fait venir de S6vlUe, 
Que fklsais-tu? 

TRA6ALDABAS. 

Pavais un métier, Je Jovaia. 

DOUA GAPRINA. 

Les dés ne tombaient pas souvent à tes souhaits : 
Étais-tu maigre 1 

TRAGALDABAS. 

On triche 1 



ACTE TROISIÈME. 59 

DOilA GAPRINA. 

A présent, ta misère 
A gtte, blanchissage (et c^était nécessaire!), 
Le Tètement, le pain dont souvent ta manqaals. 

TRAGALDABAS. 

G*est gentil, mais enfin c'est ce qu'ont les laquais. 

DOflA GAPRINA. 

Plus, vingt ducats par mois. 

TRAGALDABAS. 

Mes gages. 

D09A GAPRINA. 

Je suppose 
Que, donnant tant, j'ai dû demander quelque chose. 

TRAGALDABAS. 

Tu m'as, — et ton tarif disputait chaque écu 1 — 
^ Payé comme mari, mais non comme trompé. 
Ten conviens avec toi, ce n'est qu'une nuance ; 
Les deux mots ont entre eux une étroite alliance, 
Afais, dans quelque union qu'ils aient toujours vécu, 
^^^-c- Biarl ne veut pas dire absolument trompé. 
On peut les distinguer par extraordinaire. 
On ne lit pas encor dans le dictionnaire : 
Mari, voyez trompé. Quand nous nous promenons. 
Et qu'A te voir si belle on demande nos noms. 
Toi-même m'en voudrais si, suivant ton programme, 
Je répondais : — Je suis le trompé de madame 1 

DOfiA GAPRINA. 

Tu ne dirais pas vrai. 



60 TRAGALDABA8. 

.TRA6ALDABAS. 

Quant à robjeettcm 
Qae, comme tu ii*6t pas ma femmt pour de bO||« 
Je ne sois pas, moL*. Soit, maie Je pasM poayr TMri. 
ralmerais même mieux TAtre que le parattre : 
Je te partagerais 1 

DOftA CAPRIMA. 

Merci 1 — Je disais donc 
Qne ce n^est pas pour rien que Je t'ai lUt ce don 
De tout Ce que J'atlenda de ta reconnaissance» 
Cest, tu ras dû comprendre, on peu de complalsanee; 
Ohl pour rien qui soit mal, Je t'en flids le serment; 
Pour nn amoureux, oui. Jamais pour un amant 

TRAOALDAmAS. 

Qu*il soit ce qu'U voudra, ton fleuriste m*outnge 
^ Rien que par IMnsolent euToi de ce fourrage 
A mon épouse. — n croit aussi, lui, qu^ tu l!ttil 

DOftA CAPRIVA. 

Oui. 

TRA6ALDABAS. 

Tu vas m'expliquer tous tes plans sans délais 1 
Je verrai si Je puis continuer d'en être. 
Je les ai trop longtemps servis sans les connattrel 
Car telle est ta façon d'en agir avec moi 
Que tu n'as pas daigné m'apprendre quel enq^i ' 
Tu faisais de mon noml 

DOftA CAPRIHA*. 

Quand m'en as-lu priée î 
Tu veux savoir pourquoi Je me dis mariée? 
Cest pour qu'on me demande en mariage I 



ACTE TROISIÈME. 61 

TRAGALDABAS. 

Ah I bien! 

DO!lA GAPRINA. 

Peu de filles. Je sais, usent de ce moyen ; 
Biais je n'ai Jamais eu les goûts de tout le monde. 
Sans famille, d'ailleurs, qui me gêne ou me gronde, 
Je suis libre de vivre ainsi que je Tentends. 
Sitôt qu'une fillette a seize ou dix-sept ans 
Et que son cœur commence à devenir plus tendre. 
On lui dit de baisser la paupière et d'attendre. 
Elle attend* Passe alors un cavalier, puis deux. 
Puis trois, quelquefois laids et quelquefois hideux, 
Entre lesquels, malgré son idéal qui brille, 
n faut en choisir un — ou personne. Une fille 
Qui suit tranquillement les chemins réguliers 
Prend son mari parmi quatre ou cinq cavaliers 
Qui, s'ils veulent, seront les derniers de la ville : 
n me plaît de choisir le mien entre cent mille 1 

TRAGALDABAS. 

Rien que cela I Peste 1 

DOllA GAPRINA. 

Or, pour se coudre aux talons 
Ge que Gadiz contient de galants bruns ou blonds. 
Pour allumer partout l'amour et la folie, 
La grande question n'est pas d'être jolie. 
Mais d'être mariée ! Alors ils viennent tous. 
Hélasl les jeunes gens trouvent cela si doux 
De prendre sans donner ! Ah ! plus d'une est fêtée, 
Et par les plus hautains se voit sollicitée, 
Et noue à ses regards un peuple d'amoureux, 



es TRÂGALDABAS. 

Qui n'a de bien channant qu'un mari bien affreux! 
Je ne conçois donc pas par quel enfantillage 
Les filles tout d'abord parlent de mariage, 
Gomme si le pêcheur, pour prendre le poisson. 
Allait tout bonnement lui montrer l'hameçon 1 
Mieux vaut, pour attirer cette espèce hésitante. 
Revêtir l'hameçon d'un appât qui la tente. 
Et sur le mariage, adroitement couvert. 
Étaler un mari 1 

TRAGALDABAS. 

Dis donc, je suis ton ver 1 

DOfiA GAPRINA. 

Alors, mon cher cousin, on ne s'est pas montrée 

Que lettres et bouquets font chez vous leur entrée. 

Et, dès qu'on a le pied dans la rue, il vous pleut 

Des prétendants avec tous les serments qu'on veut 

Il s'agit d'en prendre un au mot, mais pas trop vite : 

Une ombre de soupçon les mettrait tous en fuite 1 

On lui laisse le temps de se bien engager ; 

On doit l'encourager, puis le décourager. 

Le faire un peu souf[k*ir, un jour tendre ou pensive, 

Froide l'autre, pourtant sans rigueur excessive. 

Car il faut espérer pour désirer vraiment; 

Et, quand il est à point, quand, fou de ce tourment, 

A genoux, implorant le mot dont on l'affame. 

Il dit : « Je suis à toil mon bien, mon sang, mon Ame, 

Prends touti vivre sans toi, c'est ce que je ne puis; 

Pourquoi n'es-tu pas libre? » on lui dit : «Je le suial » 

Cest l'instant difficile, et je ne dis pas certe 

Qu'il ne se puisse pas que l'amoureux déserte; 



ACTE TROISIÈME. 63 

Biais, si Ton est habile, on gagne le pari, 
o( £t rébauche diamant se termine en mari. 

G^est ce qu'en ce moment je travaille à produire. 
£t tu verras bientôt si j'avais tort de dire 
Que le meilleur moyen qui se puisse employer 
Pour trouver un mari, c'est de se marier I 

TRAGÂLDABA8. 

Ah çà, mais moi, je joue un rôle assez baroquel 
Merci I je suis ton verl et j'attends qu'on me croque! 
Qui m'a valu l'honneur de ton choix? 

DOfÏA GAPRINA. 

Il fallait 
Quelqu'un de pas très beau, plutôt même de laid. 
Qu'on pût croire un mari, mais jamais autre chose ; 
n fallait, — et, mon cher, pardonne-moi si j'ose. 
Même après que j'ai vu ton indignation, 
Penser que tu remplis cette condition, — 
n fallait un ami sans farouche scrupule 
Qui ne s'avis&t pas d'un éclat ridicule] 
Et pour quelques galants n'allât pas me quitter. 
Conviens que j'ai raison et que tu vas rester 
Mon bon mari? 

TRAGALDABAS. 

Mari n'est pas un euphémisme? 

DOflA GAPRINA. 

Ah! mais, mon cher!... 

TRAGALDABAS. 

Je suis enclin à l'optimisme ; 
Toutefois... 



64 TRAGALDABAS. 

DOfÏA GAPRINA. 

Ce n'est plus, d'ailleurs, pour bien longtemps. 

TRAGALDABAS, à part 

Eh! 

DOl^A GAPRINA. 

Si ta vertu souffre autant que tu prétends. 
Tu vas redevenir mon cousin. Un jeune homme. 
D'un grand nom, riche, beau, que j'aime... 

TRAGALDABAS. 

Et qui se nomme 
Eliseo... 

D0!iA GAPRINA. 

Tu sais? 

TRAGALDABAS. 

Poursuis. 

DOSA GAPRINA. 

De son côté. 
Il m'aime, et tu seras bientôt en liberté. 
Car l'amour vrai succède au caprice égoïste, 
Et don Eliseo de jour en jour s'attriste 
De ce qui l'attira. 

TRAGALDABAS. 

Tu dis? 

DO^k GAPRINA. 

Qu'il te verrait 
Dorénavant mourir, mon cher, sans nul regret I 

TRAGALDABAS, éolttant de rire. 

Non, c'est trop drôle I 



ACTE TROISIÈME. 65 

DOfl GAPRINA. 

Quoi? 

TRAGALDABAS. 

Non, j'en crève I II te semble 
Qu'il me verrait mourir... 

DOfiA GAPRINA. 

Mais parle donci Je tremble. 

TRAGALDABAS. 

Sans nul regret I Ahl ahl lui qui... 

S'arrétant coart. A part, 

Suis-je fou? 

DO!«A GAPRINA. 

Qui?,.. 

TRAGALDABAS, à part. 

Si je narre la chose, elle renonce à lui 
Et le chasse, et je perds mon protecteur! — Mais elle 
Ne m*a donc pas vu hier au bois, et de quel zèle 
Son galant m'a sauvé? L'endroit était touffu. 

DO^k GAPRINA. 

Mais tu le connais donc? 

TRAGALDABAS, ft parr. 

Elle ne m'a pas vul 

D0iS[A GAPRINA. 

Que sais-tu contre lui? dis! 

TRAGALDABAS. 

La journée est belle. 
NMras-tu pas montrer quelque robe nouvelle? 

I. 5 



-V. 



« TRA6ALPABA8. 

BOÈJL CAPAIIIÀ. 

Ta ne le connaifi pasi — Ta oe Teax pM pirierl 
Voyons, dis, que sais-tu T 

TRAGALDABAS. 

Pour réi^italer 
La conTenallon, — en me prdtant à croire 
Que ta ne m^as pas trop écouitô ton histoire. 
Et sans examiner de trop près ce que font 
Tous ces galants, — je suis assez honnête, au fond. 
Et je ne me sens pas d*une humeur qui tolère 
Cette pêche en eau trouble à moins d'un fort salaire. 

DOllA GAPRIHA. 

Dis-moi ce que tu sais, et je double à IMnstant 
Tes gages. 

» TRAGALDABAS. 

Si j'ai ri, c'est que je suis coiitent 
D'un rival dont un sang si noble emplit la Teine. 

DOUA CAPRIHA. 

L'argent n'ayant rien pu, toute insistance est yaine; 
Je m'en tais. Biais dis-toi que, bon ou mauvais gré, 
Le secret que tu veux cacher, je le saurai I 



SCÈNE IL 

TRÂGÂLDÂBÂS, 

Cest bien ce que j'avais pensé : ce seigneur Taime, 
Biais pas pour Tépouser. De là son soin extrême 



ACTE TROISIÈME. 67 

De ma vie. ~ Elle a bien choisi son damoiseau! 
^ Je la vois proposant la cage à cet oiseau I 
Je n'ai pu retenir un long éclat de rire : 
G^était trop amusant de l'entendre me dire, 
A moi, qu'Eliseo renonce au célibat. 
Ce successeur pressé de son mari — se bat 
Pour le lui conserver! Le gars n'est pas inepte. 
Donc, Dieu me fait cadeau d'un seigneur. Je Taccepte. 

Béteor. 

^ A quoi vais-je employer ce jeune homme? — Ah I je nais 1 
Jusqu'ici je n'ai pas vécu, je me gênais, 
Je marchais dans la vie en homme qui se glisse. 
Évitant créanciers, spadassins, la police. 
Mon ombre, tout. Ces temps sont clos. Dorénavant 
Je peux m'étendre, ouvrir toutes voiles au vent, 
Être brave sans crainte, affronter le martyre. 
Je me bats, on me pend, — qu'Eliseo s*en tire! 
Je ne m'en môle pas. C'est à lui de trouver. 
Qu'il cherche. Je serais bien bon de me sauver! 
Si je péris, tant pis pour lui! 

Il sourit profondément. 

C'est doux de vivre, 
Ça peut être plus doux. Un penser qui m'enivre, 
C'est que je vais pouvoir réaliser enfin 
Mon rêve et contenter ma véritable faim. 
Un immense désir depuis longtemps me presse. 
Qui le croirait? je n'ai jamais eu de maîtresse! 
rai quarante ans passés, et j'ignore l'amour. 
Je suis très tendre au fond, et j'aurais fait la cour 
Aux femmes, si j'étais un peu plus téméraire. 
Mais toutes ont quelqu'un, père, amant, mari, frère. 



6S TRA6ALDABAS. 

De qui les mots qu'on dit peuvent être entendus. 
G*est pourquoi les transports des couples éperdus 
Sont choses dont je n'ai que des notions vagues. 
Jamais je n'ai touché de doigts ornés de bagues. 
Et jamais ange, exprès pour moi venu des deux. 
Ne m'a par jalousie arraché les deux yeux I 
Mais, puisque ce jeune homme à présent me protège, 
A moi les grands yeux noirs! à moi les bras de neige 1 
Oh I que de voluptés I sentir dans mes cheveux 
Des mains douces; le soir, les enivrants aveux ; 
La nuit, quand elle dort, le parfum de son souffle ; 
Le matin, son pied nu qui cherche sa pantoufle; 
Et je vais donc connaître enfin ce paradis 
D'être appelé mon chien et mon petit radis 1 
— Il existe une jeune ouvrière en dentelle 
Qui vient ici souvent... — Jacinthal 

One porta t'oiiTra. 

G*est elle I 
Je sens dans tout mon corps je ne peux dire quoi. 

Entre ane Jeune fille portant an oerton. 

SCÈNE IIL 

TRAGALDABAS, JACINTHA. 

JACINTHA. 

Pardon, monsieur, madame est chez elle ? 

TRAGALDABAS. 

Mais moi. 
Je suis ici I 



ACTE TROISIÈME. 69 

JAGINTHA. 

Je vais lui montrer... 

TRAGALDABAS. 

Pas encore. 
Écoutez-moi. 

JAGINTHA. 

Monsieur? 

TRAGALDABAS, éclatant. 

,) Jacintha, je f adore ! 

JAGINTHA. 

Monsieur I... 

Elle en laifte tomber son carton, et toutes sortes de denteUes 
s'éparpillent à terre. 

TRAGALDABAS. 

Laisse, c^est moi qui les ramasserai. 
^ — Je Toffire un cœur que peu de femmes ont serré 
Dans leurs bras ! 

JAGINTHA. 

Mais, monsieur, ce n'est pas mon usage 
Qu'un homme me tutoie. 

TRAGALDABAS. 

Oh I j'aime ton visage I 
J'aime ta taille, j'aime... Un ftirieux attrait 
S'empare... 

JAGINTHA. 

Bfais, senor... — Et si madame entrait? 

TRAGALDABAS. 

Cest vrai, je vais tirer les verrous. 



70 TRAGALDABAS. 

lACIlITilA. 

firex^nplel 

TRA6ALDABAS. 

Ta me toachesl merci. — L'idole de mon temple, 
Cest toi. 

Je les ramasse. 

JACIHTHA. 

Alors, dépêches-Tous. 

TaAGALOABAS. 

1 

Tj suis. 

n ■'•fraMSto ft nmasM. BnHVtUMBU 

O Jacintha ! J'embrasse tes genoux. 

JJlCIVTHA. 

YoulesHTOUs bien?... : ^ ^ 

TSAGALDABAS. ^^ 

Apprends qu'il fallait que J'aimluae, 
Qu'il était temps. Enfin, te voilai... — Je raoÉssè^ 
Mais laisse-moi parler... — Étant belle, tu dois 
Être bonne. 

BamMMDt niM oolAire. ^' 

O firagile ouvrage de ses doigts I 

n éenM la «oUbm de baiicn MBétlqnM. 

JACINTHA. 

Eh bien, vou9 arranges ma pauvre mtrdiaxiâisel l 1 

TRAGALDABAS, répmit la «oUtet à eovpf da polBff. 

Cest remis. 



'it 



ACTE TROISIÈME. 71 

JAGINTHA. 

Joliment I 

TRAGALDABAS. 

Souffhe que je te dise... 

JAGINTHA. 

Vous n'en finissez pas, je m'y mets. 

Elle ■*at«iioiiiUe aottl. 
TRAGALDABAS. 

Viens ! Nos fï*onts 
Se sont presque touchés. Tout ce que nous ferons 
Ensemble sera bien. Femme, exauce ma flamme 1 
Femme, veux-tu savoir ce qui me navre Tàme ? 
Écoute. Quand, le soir, j'erre sur les chemins. 
Ou seul ici, posant ma tête dans mes mains. 
Que rétô brille ou bien que ce soient les jours tristes, 
^ Je pense amèrement — au destin des modistes. 
Leur pauvreté doit voir avec un sombre ennui 
Les riches ornements qu'elles font pour autrui ; 
Votre propre travail vous raille et vous outrage. 
Ahl vous devez souvent maudire votre ouvrage I 
Moi, tiens, dans ce moment, un besoin furibond 
Me saisit de broyer cette dentelle. 

JACIHTHA, loi amdiaiit 1« eonpon. 

Bon! 

TRAGALDABAS. 

Laisse-mol seulement en déchirer un mètre! 

JAGINTHA. 

Melepatrez-vous? 



78 TliA6ALDÀEA& 

TRAGALDAB^f, li|lf«inc It 

Prends. 

Ah! je voudrais te mettre 
TOat cela sur la tdte, an corsage, aux poignets, 
irimporte où. 

Jadaihi Mm 1* <«imto dut It «ti^« tt it IHt. 

Maintenant, mon ange, tu connais 
La grande passion qui dans pon sein fermente. 
Et Je compte sur toi pour être mon amante. 

n M iAf«* 

lACINTHA. 

Mais Je ne comprends rien à ces traniqports outrés. 
Nous nous sommes déjà plusieurs fois rencontrés 
Dans ce môme salon, et Jamais de la vie 
Vous nVez témoigné... 

TRA6ALDABA8. 

Ce n'était pas Tenvie 
Qui me manquait. 

JACINTHA. 

Quoi donc? 

TRAGALDABAS. 

Ça n'a pas d'intérêt. 

JACINTHA. 

Bfaisau contraire! 

TRAGALDABAS. 

Un roi négnant se vanterait 
De ton amour! La nuit, tu traversais mes songes; 



ACTE TROISIÈME. 73 

Ta beauté me faisait d'agréables mensonges. 
Et, nommé général, j'aurais été moins fier! 

JAGIBTHA. 

Qu'estr-ce que vous pouvez avoir depuis hier 
Qui vous manquait avant? 

TRAGALDABAS. 

A quel point tu m'es chère, 
Tu le sauras ! 

U aperçoit !• boaqnet do Coprina, ra le prendre et Vottn à Jaeintha. 

Voici ce qu'on a pu me faire 
De mieux. Prends. Aime-moi. Vrai, j'ai souffert assez. 

JACIIITHA. 

Je ne vous cache pas que vous m'intéressez... 

TRAGALDABAS. 

Elle me cède I 

n lai ompolffne aae maiD qu'il baiso forleasemeiit. 

JAGINTHA. 

Mais... 



TRAGALDABAS. 

Dénouer tresse & tresse 



des..* 



JAGINTHA. 

Quand même...— Laissez ma main! 

TRAGALDABAS. 

Oui, ma maîtresse. 



74 TRA6ALDABAS. 

JACINTHA. 

Qaand même... — Écoutez donci vous parlerez après. 

TRAGALOABAS. 

Je t'écoute. 

JACINTHA. 

Quand môme, en effet* Je serais 
Fille & prendre jamais un amant... 

TRAGALDABAS. 

guipure I < 

JACINTHA. 

Ce que je ne suis pas... 

TRAGALDABAS, ravi. 

Saints du ciell elle est purel 

JACINTHA. 

J'ai quelqu'un... 

TRAGALOABAS. 

Aïel 

JACINTHA. 

A qui.. . — Gomment tous dire? 

TRAGALDABAS. 

Hélas! 

JACINTHA. 

A qui ça déplairait qu'on ne me déplût pas. 

TRAGALDABAS. 

Ce quelqu'un serait donc?... 



ACTE TROISIÈME. 75 

JACINTHA. 

Supposez-le mon firère. 

TRAGALDABAS. 

Du môme lit? 

JACINTHA. 

Celui qui voudrait me distraire 
Des principes qu'enfant ma mère m'a donnés, 
Gelul-4à ferait bien d'être brave. Tenez, 
Le vrai remerctment que je puisse vous rendre 
Pour votre b€iau bouquet, c'est de ne pas le prendre. 
Gardez-le donc. Il est des gens dont la douceur 
N'est pas grande devant les galants de leur— sœur. 
Mon — frère est de ces gens. Quand on veut le connaître. 
Il suffit de passer deux fois sous ma fenêtre, 
Et ce ne serait pas précisément un jeu 
De ramasser mon gant. Mes meubles durent peu ; 
Sur le moindre prétexte, il bouscule et saccage. 
Se jeter dans le feu, s'approcher de la cage 
De l'hyène et passer & travers les barreaux 
Son bras et son visage, agacer les taureaux 
Quand contre leur fureur on n'a qu'un doux sourire, 
Sont des actes pareils à celui de m'écrire. 
Adressez-vous, senor, à des cœurs moins gardés, 
Et, s'il vous reste un peu de raison, attendez 
Pour vous ressouvenir si je suis brune ou blonde 
<3^ Le jour où vous serez fatigué d'être au monde. 
Adieu, senor. 

BUe prend ion earton et entre elies dona Caprine. 



«niiftCilAâVits; 



$CiNB I?. 
TBAGALJOABAS, 



.•■' s. V i# 



ÂTaat de iii*aiibarqaer« Je crois 
Utfle de •ondorliM daniière fols 
Ce Jeune honmie. H m'm dit : A dewiiii. flft^MiHe 
Ne peut guère tarder. Il DuidraH tout de mMli 
Intenter inie éfffenTe «^ o4 Je IVitteerterata. * 
Les deux {sramlères ibis» ayant ma mont tont prèsi 
Je ne ?ofais plus rien. L'Ame tran^taflliaéSt 
Âi^onrd'hnl J^éptrais jnsqn'où mon ÉUsée 
inqillirtfenl. Mais commentT 

nmmuwÊêtÊùÊàê. 

Ahl le vcjci ^ Tient. 
Je n^tmtd pas le temps... -^ Un pimant le relleat. 
Qu'imaginerl Sif... Nenf eette Idâeest meUleuve. 

atcudaM la wêkîê êê Amb 4aiiiûA« 

Des chilTons à choisir! elle en a poor 090 henre. 

P0rBii 

Dm venir an Jeiine homme S lésai « > 

Qui c*e8t« introdnises sans avoir annoncés . 1 

Puis vous refermerei la porte, et ^ue persenae > 
M^entre dans ce salon à motas queje ne sonae. . 

Sort Piffta 

Où trouver}.M 

Ttyiot u flteon mr une table. 

Le flacon de Caprins. 



AGTB TROISIÈME. 77 

n !• freod. 

Ylent-il? 

n relonnia à la fenêtre. 

Assez, passant I tu Tas retenu, c'est gentil, 
Biais asseil — Ille Iftche I allonsl 

n Ta à tu Miroir. 

Quelque désordre. 

n it dêbraiUe et ■*éehetèle. 

G*est bien. — Son pasi 

n prend nne mine fépnlerale et fMl des geites déeetpArée* 



SCÈNE y. 



DON ELISEO^ TRAGALDABAS. 



DON BLISBO. 

fionjour, Trag... 

Frappé de Wi geeter* A part. 

Ou'a*'t-il & se tordre 

TRAGALDABAS. 



Les mains? 



Biais non, voyons cela plus sagement. 
Cette fiole contient le grand soulagement. 
Une goutte de toi suffit pour qu'on guérisse, 
Remède sacré! lait de la noire nourrice! 
Plus puissant que celui qu'au berceau j'ai tété : 
Ty bus la vie, ici je bois Féternité ! 

DON BLISBO, aeooarant. 

Du poison! 



78 TRA6ALDABAS. 

TRAGALDABA8. 

rignorais» senor... Tavais cru clore 
La porte... 

DON BLISBO. 

Ah çà, comment! tu vas mourir encore I 

TRAGALDABA8. 

C'est la dernière fois. 

DON BLISBO. 

Et tu ne diras pas 
Ai]yourd'hui que tu n'es pour rien dans ton trépas I 
Ta raison de mourir? 

TRAGALDABAS. 

Votre raison de vivre? 
Entre nous, l'existence est un assommant livre. 
Tenez, je trouverais simple et raisonnable, oui. 
Qu'un homme se tu&t seulement par ennui 
D'avoir à s'habiller tous les jours. Valet, maître, 
Voici la vie : ôter ses bas pour les remettre. 
Senor, comprenez-vous quelque chose de plus 
Écœurant à la fin que ce flux et reflux 
D'étoffe? Heureux les chiens! quand je vois que les bêtes 
N'ont ni botte à leurs pieds, ni chapeau sur leurs têtes, 
Mi culotte, il me vient un si parfait mépris 
De notre humanité — que souvent il m'a pris, 
Au risque d'égayer une foule accourue, 
Une tentation d'aller nu dans la rue! 
Biais la police!... Encor si, vêtu, j'y consens. 
On l'était pour un laps, je ne dis pas dix ans. 
Biais si l'on n'était pas sa chausse & peine mise! 
Si Ton était un an sans changer de chemise! 



ACTE TROISIÈME. 79 

DON ELI8B0. 

Ce serait excellent, je suis de votre avis, 
Mais cependant, mon cher, je m'habille, et je vis. 
Personne ne va nu dans la rue, et Ton change 
De chemise, c'est dur, mais enfin on s'arrange 
Le mieux qu'on peut avec les ennuis dMci-bas. 
Du courage I Voyons, mon bon Tragaldabas, 
Lliomme d'esprit maudit ses bottes, et le sage 
Intérieurement gémit du blanchissage. 
Mais ils ne voient pas là des motifs de poison. 

TRAGALDABAS. 

Les hardes ne sont pas mon unique raison. 

DON BLISBO. 

L'autre? 

TRAGALDABAS. 

Je dois la taire. 

DON BLI8E0. 

A moil 

TRAGALDABAS. 

Plus qu'à personne. 

DON BLI8B0. 

Pourquoi? 

TRAGALDABAS. 

Nlnsistez pas, senor. Je m'empoisonne 
Devant vous, excusez... 

n porto la lloto à Mt lèmt. 
DON ELISBO, loi arrêtait le bras. 

Eh bieni 



80 TRAGALDABAS. 

A part. 

Si Gaprina 
lifentendait? 

A TrtfftMabu. 

Mais vraiment c^est impossible! On a 
Besoin de vous ! Tragal, c*est moi qui vous en prie. 
Tragal, ne privez pas de vous votre patrie! 
Vous n'avez pas le droit, quels que soient vos dégoûts. 
De vous tuer après ce que j'ai fait pour vous, 
Et votre suicide est de Tingratitude I 
On se distrait, on a la lecture, Tétude 
Des hautes questions, des amis. Justement 
Je venais vous offrir un divertissement. 
Mon oncle va donner une fête & Tarmée. 
Nous irons. Vous savez que Téglise est fermée 
Pour les suicidés! Nous nous amuserons. 
Je viendrai vivre ici. C'est dit, collaborons. 
Que de choses il reste à votre ftge! 

TRAGALDABAS. 

Peutrétre 
Qu'à mon ftge, en effet, je pourrais encor mettre 
Huit ou neuf mille fois des jarretières; mais, 
Gonmie voici déjà quarante ans que j'en mets, 
J'ai cessé d'y trouver un intérêt immense. 
Embrassons-nous. 

DON ELISEO. 

Ah çà, mais c'est de la démence! 
On ne se détruit pas sans dire au moins pourquoi! 
Vous vous damnez. Et puis, que deviendrais-je, moi? 
Dites votre raison, au moins! 



ACTE TROISIÈME. 81 

TRAGALDABAS. 

Si je VOUS cède, 
Jurez-vous de ne pas me proposer votre aide? 

DON ELISEO. 

Blais««« 

TRAGALDABAS. 

Je refuserais, d'ailleurs. Donc, je subis 
Votre exigence. Eh bien, Thorreur de mes habits 
Ne compte que parmi mes tristesses cadettes : 
Mon aînée est que j*ai trois cents ducats de dettes. 

DON ELISE 0, eooimencant à eomprendrt. 

Ah! 

TRAGALDABAS. 

J*ai joué, senor^ et les dettes de jeu, 
Vous savez, c^est pressant. 

DON BLISEO, à part. 

Voyons. 

TRAGALDABAS, Urant la fiole. 

Bonsoir! 

Doi BUmo m lut «aeim moaTemenl. Tragaldabas abalu* fon brai 
dt Ini-méow. 

DON BLISEO, à part. 

Parbleu I 
Cest une variante au mot qui vous convie 
Aux dons forcés; il dit, lui : « 7a bourse ou ma vie I » 

TRAGALDABAS, è part. 

XI me laisse le bras en Talr. Douterait-il? 
De l'aplomb 1 

A dOB BUsao. 

n me vient un soupçon bas et vil. 
I. 6 



83 TRAGALDABA8. 

Est-ce que, ces ducats que rhonneur veut qu'on rende. 
Vous vous figureriez que je vous les demande? 

DON BLISEO. 

Je vous les donnerai. 

TRAGAiDABÂS. 

Mais oui 1 vous le penses, 
aell 

DOll BLI8B0, r«eo«ineaç«Bt à étra iBq«l«t. 

Mais si ce n*est pas pour que Je paye... 

TRAGALDABAS. 

Assez I 
Je suis un mendiant, mol! Tu Tentends, ma fiole I 
Une aumône! Il est temps que mon âme s^envolel 

Il Ta pour boire. 

DON ELISE 0, se JeUDt sur ion brai. 

Non! 

TBAGALDABàS. 

Sil 

DON ELISBO. 

Non! 

DOfiA CAPRINA, entrant. 

Quel bruit I 

Elle aperçoit don BUec«. 

Luil 

TRAGALDABAS, bat à dea BIImo. 

Taccepte. 



AGTB TROISIÈME. S3 

SCÈNE VI. 
TRAGALDABAS, DON ELISEO, DORA GAPRINA. 

DOfiA CAPRINA. 

Qu'est-ce encor 
Que ceci? 

TRAGALDABAS. 

Nous sortions... 

D0!IA CAPRINA, regardant ton débnlUement. 

En effet... 

TRAGALDABAS, le njottant préeipiUmin«Bt et préMotant 

don Ellseo. 

Le senor 
Don... 

DOfïA GAPRINA. 

Je connais monsieur, » moins que vous. Je l'accorde. 

A don BUteo. 

Mon mari vous connaît — beaucoup. 

DON ELISEO. 

Beaucoup? 

TRAGALDABAS, h part. 

L*exorde 
BTinquiète. 

DOKA GAPRINA. 

A ce point quMl a pu m'éclaircir 
Un... 



84 TRAGALDABAS. 

TRAGALDABAS, MMyant de détonrMC U ooirmatiOB. 

Don Eliseo nous propose un plaisir. 
Son oncle va donner... quand? 

DON ELISBO. 

Dimanche, 

TRAGALDABAS. 

Une fête 
Où tout Cadiz ira célébrer la défaite 
De rémeute. On Tattend aux apprêts qui s'en font... 

n se lère. 

DOKA GAPRINA. 

J'ai, gr&ce à mon mari, pu voir une &me à fond. 

DON BLISEO, à part. 

Aurait-il donc?... 

DOfÏA GAPRINA. 

Il faut vous dire que mon mattre 
Et seigneur est très franc ; Tenfant qui vient de naître 
Est moins candide; il a cette sincérité 
Qui dit, sans le vouloir, toute la vérité. 
Il a cela parmi des mérites sans nombre. 
^ Cette sincérité lumineuse a pour ombre 
L'impossibilité de garder un secret. 

DON ELISEO, Jetant sur Trafaldabai an refard de déflanoe. 

A part. 

L'animal a donc dit?... 

Tragaldabas loi fait, par derrière dona Caprina, det tHIm I 
dénégation. 

DONA GAPRINA. 

Je signale à regret 



ACTE TROISIÈME. 85 

Le seul point qui dépare un si beau caractère, 
Une incapacité terribie de se taire, 
A laquelle je dois une indiscrétion 
D'où mon petit esprit, par une induction 
Que vous seul comprendrez, a conclu qu'une femme 
A qui vous offririez votre vie et votre âme 
Serait sage d'en rire aux éclats... Mais j'ai tort. 
Vous allez en vouloir à mon mari. 

DON BLISBO, à part. 

Butor I 

TRAGALDABAS, n« poorant ploi se taire. 

Je n*ai pas dit!... 

DONA CAPRINA. 

Daignez lui pardonner... 

TRAGALDABAS. 

Je jure... 

DON BLISBO, è part. Furieux. 

Brute! 

DOllA CAPRINA. 

G*68t sans malice et par enfance pure... 

DON BLISBO, à parU 

Idiot! 

DOfiA CAPRINA. 

QuMl VOUS a dénoncé. 

TRAGALDABAS, bon de loi. 

Que le ciel 
Tombe si j*ai parlé du duel! 

DOftA CAPRINA, aree an eri. 

Ah! c'est le duel! 



8§ TBAGALDABAa 

POU BLI8B0|èi«lt. 

Elle ne savait rien I 

TRÂGALDABA8, •MOMBl 4m tllM*. 

Bienfaitl. 

■otttBt A« ilteiiM. 

DOllA CÂPRIHA. 

On ne voit guère 
Les gens rougir d*un duel, et Pusage vulgaire 
Est qu*au lieu de le taire ils courent Tafficher. 
Qu'est-ce que celui-ci peut avoir A cacher? 

TRAGALDABAS, à pwt. 

Elle y vient! 

DON BLISBO» déOMMntiioé. 

Qu'aurait-117 

DOftA GAPRINA. 

Pas même une amourette? 

DOB BLISBO. 

Olil nont 

DOftA GAPRIBA. « 

Alors, je n'ai pas peur d^étre indiscrète» 
Et Je demanderai que vous me racontiez 
L^aventure de point en point. 

DON BLISBO. 

Très volontiers. 
BfalSt*. 

TRA6ALDABAS9 àdfMOipte. 

Ça vous ennninu Le»diiel0»c*est bon pour rhonune. 
Vous, ça vous fera peur. 



ACTE TROISIÈME. 87 

DOftA CAPBINA. 

Rien ne m'amuse comme 
De frissonner. Eh bien? 

TRAGALDABAS, refardant è la pendale. 

Quatre heures! Et c'est loin 
Uendroit... 

n M leva prédpltammtnt et rent antralntr don EUsa o.. 
DOSA CAPRINA. 

Senor... 

DON ELISEO. 

Voici. J'ai servi de témoin... 

TRAGALDABAS. 

De témoin seulement! 

DOfïA CAPRINA. 

Seulement? 

TRAG ALDABAS, è part. 

Il s'enferre! 

DON ELISEO. 

J'ai fait ce que j'ai pu pour arranger l'affaire. 
Mais il est des mortels dont l'esprit est pointu, 

Cit.*. 

DO^A CAPRINA. 

Seulement? C'est vous qui vous êtes battu I 

TRAGALDABAS, à part. 

Ouf! 

DON ELISEO. 

Moi? 

DOUA CAPRINA. 

Pourquoi? 



GeSBODSl 
GiffriM 1* iflffvit «TM é iom^ w l . ThifiMitM', téwkn : 

(Test chose iiy tirieiiie 
Pour motl que yoiis soyez à ce point enrletiie 
D*im jeime homme.— Bconvleotquenopaa(MrttoiMi,iieigiif« 
Eximses ma façon d*agir» mais j*ai l*homiimir 
Conjugal on peu vif. 

DOftA GAPRllIA. 

L*éeliappaloire est bonne, 
liais... 

TSAGALDABAS, 4oot U ëàféOlê ingtim. 

« 

liais une s^nblable insistance m*âU>nne. 

ToyiBi a«**U> B^oMIt pw «Mort. 

Sai8-]e Totre mari 7 

DOfiA CAPRIHA, bw. 

Drôle 1 

TRAGALDABA8, à dO0 Htaao. 

Âlionsl 

A ptri. 

naora 
Le temps d*imaginer un récit 

DON BLISBOf niant dftM Gtpriaa. 

Senora... 

DOftA GAPRINA, à puU 

Ce duel! si je pouvais savoir comment se nomme... 
Si je... Biais c^est possible 1 



ACTE TROISIÈME. 89 

TRA6ALDÂBÂ8, «p«rMTaBt 1« bouquet. 

Il faut être économe. 

n l» prend. 

DOfiA CAPRINA. 

Vous parliez d*une fête... 

DON ELISEO. 

Où j*avais espéré 
Vous conduire... 

DOKA CAPRINA. 

Où sera tout Gadiz? 

TRAGALDABAS. 

Toutl 

DOJtA CAPRINA. 

rirai 1 



PIN DD TROlSikilB ACTE. 



ACTE QUATRIÈME 

Od ptto. Au Ibod, 1» petit eh«li|« 

SCÈNE I. 

K.MI DORA GAPRINA, don ELISEO 
•t TRAGALDABAS. 

DOH BLISBOf à doua GcpIlBB. 

Venez voir seulement. 

TRAGALDABAS. 

Seulement voir. 

DON ELISBO. 

Du reste, 
Cest Ici. — N*e8t-ce pas ravissant? 

DOflA CAPRIRA. 

(Test céleste. 
Retournons. 

DON BLISBO. 

A la fête? à la pouasièreT aux cris? 
Quand la tranquillité de ces gasons fleuris 
Nous invite à rester? Vous préférez Thaleine 



ACTE QUATRIÈME. (H 

De ce tas de badauds qui grouille dans la plaine 
Aux parfums que ces bols exhalent? 

TRAGALDABAS. 

En effet, 
Il me semble flairer une odeur de buffbt. 

HontraBt le ehalat. 

Quel est cet édifice? 

DON ELISBO. 

Un rendez-vous de chasse 
Où j^avais espéré qu^on me ferait la grftce 
D'accepter un en-cas : un pâté, quelque vin 
Et des flruits. 

TRAOALDABAS. 

Votre espoir n'aura pas été vain. 

n court au ehalet. 

C*est fermé. 

« 

DON ELISEO. 

J'ai la clef. 

Il Ta ouvrir. 
TRAGALDABAS, à doua Caprina. 

Viens. 

DON ELISBO. 

Madame est servie. 

DOfiA CAPRINA. 

Merci, je n'ai pas faim. 

TRAGALDABAS, Tasanl è elle. Bas. 

Ce senor nous convie... 



91 f RAISALDABâfl. 



Je refuse. 

TEAGALDfBàB. 

g a ftit beaucoup de frais; mes yeoz 
Ont «rré là-dedans, Fen-cas est sérieux. 
Et nous offenserions, s*n faut que je le dise. 
Cette ciymté... 

DOSA GAPRIHA. 

Qu^on nomme gourmandise.*. 

TRAG AL BABAS. 

En ref... 

DOUA CAPRIRA. 

Je ne veux pas rester. Çést absolu. 

YRAOALDABAS, KébSImo. 

EUe hésite. ' 

DOAA CAPaiBA. 

Non pas! 

DON BLI8B0, TUMitltlto. 

Vous ai-je donc dépluT 
En quoi? Cette douceur d'être une fois votre hdte. 
Pourquoi m*en prives-vous? Apprenes-moi ma Ikate, 
Pour que mon repentir elAtce mon péché 
Et que vous pardonnies. 

TBA6AI.D ABAS, à 4«M Ci«rln. 

Cédons, Je suis toudié. 

DON BLI8B0. 

Qu*ai-Je fUtT dites. 



ACTE QUATRIÈME. «3 

DOfiA CÂPRIHA. 

Rien. 

DON BLISBO. 

Alors, qui vous arrête? 

TRA6ALDABÂS. 



Qui farréte? 



DON BLISBO. 

£st-ce peur que ça vous compromette 
D*entrer chei un garçon? avec votre mari I 

TRAGALDABA8. 

Ten serai, moi 1 

DON BLISBO. 

D'ailleurs, vous êtes à Tabri 
Des indiscrétions. Bien que mon oncle livre 
Son parc entier, la foule, habituée à suivre, 
Vous raves vu, s'étouffe à Tautre extrémité ; 
Pas un visage humain dans ce coin écarté; 
Pas un dans ce chalet, non plus; la table prête, 
Les gens s'en sont allés jusqu'au soir à la fête. 
Et vous n'aurez ici d'autre valet que moi. 

TRAGALDABAS. 

Pour le coupl 

DOftA CAPRINA. 

Mon motif n'est pas la crainte. 

DON BLISBO. 

Quoi 
Alors? 



94 TRAGALDABAa. 

TRÂ6ALDABÂ8. 

Alors quoi? 

DOllA GAPRIHA. 

Mais c'est ce motif tout bote 
^ Qu'uniquement venue afin de voir la fête. 
Je désire la voir. 

TRAGALDABAS, I doB EUmo. 

Parlez. 

DON BLISBO. 

Il est certain 
Que vous ne la voyez que depuis le matin, 
Et qu'après être ici quelques instants entrée 
Vous ne la verriez plus que toute la soirée. 
Je conviens avec vous que c'est bien peu de temps 
Pour vous faire assourdir aux cris des charlatans. 
Aux fiAres, aux pétards, pour être coudoyée 
Par cette tourbe épaisse, et foulée, et broyée. 
Et que vous risquerez, si chez moi l'on s'assied. 
De n'avoir qu'une côte enfoncée et qu'un pied 
Écrasé. 

TRAGALDABAS. 

Fort bien dit. 

DOllA CAPRINA. 

Et moi, je vous accorde 
Que, musiques, chansons, mouvement qui déborde. 
Une ville dehors, les amis rencontrés, 
L'entrain universel vous gagnant par degrés, 
L'orgueil, quand de son mieux on s'est accommodée. 
De traverser la foule et d'être regardée, 



ACTE QUÂTRiiME. 06 

Tout cela ne vaut pas le bonheur de vous voir. 
Silencieusement^ au fond d*un bois bien noir, 
Et que la plus stupide entre les malhonnêtes 
Peut seule regretter quelque chose— où vous êtes! 

DON BLISBO. 

Quelque chose — ou quelqu'un? 

TRAGALDABAS. 

Quelqu'un? 

DOftA CAPRINA. 

Vous supposez 
Que7... 

DON BLISBO. 

Que Tespoir d*aYoir les deux pieds écrasés 
ITest pas ce qui vous fait aimer cette cohue, 
Ni même le désir naturel d'être vue 
Quand on se sait vos yeux. Gadiz vous contemplait. 
Ça vous était égal; par un oubli complet 
De leur emploi, vos yeux, faits pour qu'on les regarde 
fit pour n^apercevoir les gens que par mégarde. 
Distraitement, de loin, ainsi que de leurs cieux 
Les étoiles, — faisaient ce que font tous les yeux : 
Ils regardaient! non pas la fête, mais la foule. 
Vous alliez et veniez en tout sens dans la houle 
De cette mer humaine; et, la tête en avant. 
Apre à tout visiter, parfois, comme trouvant» 
Radieuse, et soudain, votre erreur reconnue, 
Sombre, mais secouant votre déconvenue, 
Ne vous décourageant pour rien, et sans arrêt 
Poursuivant, — vous cherchiez quelqu'un l 



M TRAGALDABAS. 

DOllA CAPRIHA. 

Quand ce serait? 

TRAGALDABAS. 

Vous cherchez quelqu^un? 

DOllA GAPRINA. 

Oui. 

TRAGALDABAS. 

Qui donc? 

DOllA CAPRIRA. 

Cest mon mysl 



Chacun le sien. 



TRAGALDABAS. 



Un mot, et vous pourrez vous taire. 
L*étre que vous cherchez avec ce diable au corps. 
Est-ce une femme ou bien un homme? 

DOlÏA CAPRIRA. 

Un homme. 

TRAGALDABAS. 

Alors, 
Et sans quMl soit besoin que ce seigneur insiste, 
On reste icil 

DOllA CAPRIRA. 

Pourquoi? 

TRAGALDABAS. 

Vous conduire à la piste 
D'un homme serait beau de la part d*un époux! 



ACTE QUATRIÈME. 97 

DOlÏA CAPRIRA. 

Cest le cas d'y courir si vous êtes jaloux ; 
Vous connaîtrez celui dont le charme m'appelle. 
Et je vous autorise à lui chercher querelle. 

TRAGALDABAS. 

Je le ferais sans peur maintenant 1 

DO^A CAPRINA. 

Maintenant? 

TRAGALDABAS. 

Sans doute! puisque... 

DON BLISEO, bas. 

GhutI 

TRAGALDABAS, à part. 

C'est vrai. 

n ae tait. 
DORA CAPRINA. 

Puisque? 

TRAGALDABAS, regardant le ciel. 

En venant 
Saurais cru quMl pleuvrait. 

DOtÏA CAPRINA, à don Eliaeo. 

Sachant ce qui m'amène. 
Vous comprenez qu'un bois où nulle forme humaine 
Ne passe est justement le contraire du lieu 
Dont j'ai besoin. Mais si vous avez faim, — adieu. 

DON BLISBO. 

Je n'ai faim que de vous! 

I. 7 



98 TRAGALDABAS. 

DOSA GAPRIHA, èlH«tl«abM. 

Allons. 

TRAGALDABAS. 

Je VOUS escorte, 
Puisqu*U le faut. 

n M diriff* T«ra 1« alMl«t. 

DOflA GAPRIITA. 

Parla? 

TRAGALDABAS. 

Je ferme cette porte. 
Allez toujours devant, Je vous rejoins. 

hOfik GAPRINA, à donEUfêO. 

Venez. 

ni •*•> TOBl lOM iffVZ. 

TRAGALDABAS, wnl. 
n retard* danf la ohalet et tomba en eitaee. 

Ohl quel festin I — Avoir tout cela sous le nez 
Sans pouvoir y toucher I quand le maître me priel 
Je vois sortir de terre un dîner de féerie, 
Et je me sauve ainsi que devant un fléau I 
Moil — SiJ^étais certain que don Eliseo 
Ne saurait pas qui c^est... — D le saurait, j'atteste 
Qu'il n'aurait rien à dire: il m'invite, je reste 1 
Puis, je lui répondrais — il ne veut pas ma mort — 
Que je mourais de faim l Fruits où ma bouche mord 
Déjà, vins qui brûlez de couler dans mon verre, 
Quoil vous auriez trouvé Tragaldabas sévère! 



ACTE QUATRIÈME. 09 

Je me serais enfui chastement devant vousl 

Quand yfingt pèches sont là qui me font les yeux douxl 

Quand plus d'une bouteille est déjà décoiffée I 

Je serais le Joseph de la dinde truffée! 

:NonI 

n Ta pow eotrtr. — Héfltant. 

Si pourtant... 

Brait de TOiz. 

Quelqu'un I 

n ferme rite la porte et va poara'eofkiir. 

Quoil pas un coup de dents? 
Ciell — Que faire? — Je vais y penser là-dedans. 

n fODTre et entre. 

SCÈNE II. 
MINOTORO, JAGINTHA, GRIF. 

Mmméu lagabre. Hinotoro fbrieiix el afitant an gros boaqnet, Jaeintha 
«Hnyét, Grif ilnistre. Aprèa un tempt, Jacinthe relère la téie. 

JAGINTHA. 

Vraiment, nous devenons d'une gatté trop folle. 

AUanI à Orif. 

Voyons, cher Grif. 

GRIF, tète et bras pendants. 

Hélas I 

JAGINTHA, allant A Hinotoro. 

Toi, Min I 

MINOTORO, brandissant son boncpiet. 

HunI 



100 TRAGALDABAS. 

JÂGIIITHÂ. 

Ma parole, 
C'est assommant! Voilà pourquoi vous m'amenez! 
On rêve de bateaux, de danses, de dîners, 
Et de deux cavaliers cherchant, bourses ouvertes. 
Quelles félicités peuvent vous être offertes 
Et joyeux d'employer tous leurs maravédis 
A vous faire sur terre un jour de paradis; 
Et quand on vient, avec sa robe des dimanches, 
^ L'un en saule pleureur laisse tomber ses branches. 
L'autre veut vous percer le cœur de son bouquet I 

Retournant à Grlf. 

Voyons, Grif, entendez raison. 

GRIF. 

Un freluquet I 

JAGIIITHA. 

Les duels ne prennent pas tous les jours la tournure 
Qu'on leur souhaiterait. Pour une égratignure... 

GRIF. 

Égratignure I 

JAGINTHA. 

Non, blessure... 

GRIF. 

Un élégant. 
Qui m'a flanqué cela sans môme ôter son ganti 
Un gaillard à la mode I un promeneur de femme I 
Un roucouleur! Ten ai, le soir, puni ma lame. 
Cracl — Et j'étais allé chercher moi-môme exprès 
Ce galant! c'est très gai. Tenez, je couperais 



ACTE QUATRIÈME. 101 

Bla main qui s*est laissé toucher par un bellâtre! 
Et c'était mon témoin I Non, Thistoire est fol&tre. 
Béte brute I A dîner, qu'on me serve du foin. 
Avoir été blessé par mon propre témoin l 
Triste! 

JACINTHA, à part. 

Essayons de l'autre • 

Ella refient A Hinotoro. 

Eh bien? 

MINOTORO. 

Ombre et tonnerre 

JACIIfTUA, « «lle>méme. 

Ça va tout seul. 

A HlAOtoro. 

Minol toi si doux d'ordinaire! 
Mon petit Min! Les jours de fête sont si courts! 
Le travail reprendra demain son triste cours; 
Sois bon; le temps est beau, ne nous fais pas d'orage; 
Sois gracieux un jour; une risette! 

MINOTORO. 

rage! 

JACINTUA. 

Mais enfin qu'avez-vous? Depuis avant-hier soir 
Vous froncez des sourcils horribles sans vouloir 
Même dire pourquoi. Grif montre sa blessure. 
Lui. Montrez-nous la vôtre, au moins! 

MINOTORO. 

Êtes-vous sûre 
De l'ignorer? 



im f AAGâLDARà& 

lACTVTBÀ. 

Quels yeux médiiiitst Alkmff» rtm. 
Vous brandisses tot\fôiirs ce boittiiiet; tous (érta 
Bien mieux de me ToAHr. 

MINOTORO, ttrtikto. 

En Miries-Yous enrie? 

Uto rtooto eflrvyée. n la foantA ûé im bos^Ml. 

Oses donc me le dire, et ma rage assonyle 
Vous en remercfra. 

lACINTHA, èOitf. 

Qu'esl-oe qu'il a? 

Ils&di0lt 

lACIHTHA. 

Si c'est un jeu, j'en sais de plus drôles. — J'ai cbaud 
Et très soif. ^ ' 

MIirOTORO. 

Et mol donc 1 

JAGIRTHA. 

En ce cas, venez boire. 

MINOTORO. 

Cest ce que je viens fiaire. 

lAÇINTHA. 

Iciî 

MINdTOBO. 

J'aime à te croire. 
Chacun selon son goût ya se raflratchlssant 
Ce n'est pas d'un sorbet que j'ai soif, c'est de sangl 



ACTE QUATRIÈME* 103 

JAGINTHA. 

Est-ce que voas yoales me tuer? 

MINOTORO. 

Pas encore. 

JACIRTHA. 

Quand donc? Ohl maisj*appellel Au s... 

MINOTORO. 

Silence, pôcore ! 
Il n*est pas question de vous dans ce moment. 

JAGINTHA. 

En yollA^ par exemple, un divertissement! 

Bla foi, j*al plus qu'assez joui de cette fôte; 
Je rentre. 

MINOTORO. 

Non. 

JAGINTHA. 

Pourquoi? 

MINOTORO. 

L'affaire n'est pas faite. 

JAGINTHA. 

Quelle aflkire? 

MINOTORO. 

Gela ne vous regarde pas. 

JAGINTHA. 

Fattes-la donc sans moi; Je vais m'asseoir là-bas; 
Grincez et sanglotez ensemble. — Ohl quelle fôtel 

Blc Ta •'•UMir siir nn bano, le dot torniié. 



104 TRAGALDABAS. 

MINOTORO, à 6rir. 

Viens. Viens donc! Il s'agit d'une chose secrète. 
Voici. Depuis trois jours... 

GRIF. 

Hélas! 

MIROTORO. 

Depuis trois jours, 
Un homme... 

GRIF. 

Hélas! 

MINOTORO. 

Vas-tu ponctuer mon discours 
De tes soupirs? 

Grif •« tait Vinotoro le refarde. 

Il a la mine abrutissante. 

Lai mettant loa bouquet loai le nez. 

Respire ce bouquet. Que trouves-tu qu'il sente? 

GRIF. 

Je trouve, — c'est tout simple, en voici tout autour, - 
Qu'Usent la violette. 

MINOTORO. 

Et moi, qu'il sent l'amour! 

GRIF. 

Pouah! 

MINOTORO. 

Tous les jours, depuis trois jours c'est le trc 
On en ofTre un pareil à la femme que j'aime! 

GRIF. 

Pauvre ami! 



ACTE QUATRIÈME. 105 

' MINOTORO. 

Ne va pas plus loin que je ne dis. 
Je conclus seulement de ces bouquets hardis 
Qu'on aime Jacintha, non qu'on soit aimé d'elle. 
Jacintha m'a juré qu'elle m'était fidèle, 
Et je la crois vraiment clouée à son devoir. 

GRIF. 

Je suis dans un moment où je vois tout en noir. 

MINOTORO. 

Et puis? 

GRIF. 

La profondeur de ma mélancolie 
Est telle qu'une femme en même temps jolie 
Et fidèle me semble un beau rêve. 

MINOTORO. 

Pour qui 
Dis-tu cela? 

GRIF. 

réprouve un si parfait ennui 
Que je crève de rire aux serments des maîtresses. 

MINOTORO. 

En général, c'est vrai, les femmes sont traîtresses ; 
Biais, quant à Jacintha, toi-même es convaincu... 

GRIF. 

Je suis si désolé que je te crois cocu. 

MINOTORO. 

Dis donc, si tu voulais appliquer ta tristesse 
A ton propre ménage I 

Grir M tait. 

A présent, comment est-ce 



106 TRAGALDABAS. 

Que j'ai su ces bouquets? Connais-moi tout entier, 
rayais depuis longtemps prévenu le portier 
Que si, par connivence ou bien par maladresse, 
Peu m'importe, U laissait monter chez ma mattresse 
Homme, bouquet ou bien le moindre des cadeaux, 
^ Je lui ferais fjrotter ses escaliers du dos. 

Si bien que, quand le gars dont je patrai le zèle 
S'en vient, tout rougissant, dire : « Mademoiselle 
Jacintha, sMl vous plaît? » croyant déjà sentir 
Mes poings, le portier jappe : « Elle vient de sortir l » 
Et que, toutes les fleurs que cet intrus apporte, 
C'est moi qui les reçois! 

GRIF. 

Du moment où la porte 
Est si bien close, alors qui peut t'inquiéter? 

MINOTORO. 

Jacintha sort : le gueux n'aurait qu'à l'accoster. 
Je suis dans un état de rage inexprimable! 
Un mortel s'est permis !. .. Monstre ! 

GRIF. 

Est-ce un monstre aimable? 

MIROTORO. 

Je t'ai dit un mortel. 

GRIF. 

Eh bien? 

MINOTORO. 

Tu n'es pas fort. 
Si je le connaissais, je t'aurais dit un mort. 



108 TRAGALDABAS. 

Si tu le rencontrais un jour dans ton quartier. 
Tu te Tes certes fait peindre par le portier? 

HINOTORO. 

Il me Ta peint très laid, ridicule de pose 

En tendant ses bouquets, grotesque, mais je n^ose 

Croire que le gredin ressemble à ce portrait. 

Pour avoir espéré qu'il me supplanterait. 

Il faut qu'il soit très beau. 

GRIF. 

Ce n'est pas nécessaire. 

MINOTORO. 

Quel est ce scélérat? — Voici des fleurs de serre. 
Un semblable bouquet coûte plus d'un denier. 
C'est un millionnaire. 

URIF. 

Ou bien un jardinier. 

MINOTORO. 

J'en rirais bien ! Mais non, c'est un marquis. Pénètre 
Mon idée, et tu vas m'aider à le connaître. 
Ses trois... M*écoutes-tu ? 

GRIF. 

Longtemps. 

MINOTORO. 

Ses trois essais 
D'ascension chez elle et ses trois insuccès 
Ont dit suffisamment même à cet imbécile 
Qu'aborder Jacintba chez elle est difficile ; 



ACTE QUATRIÈME. 109 

Sa seule chance est donc de Taborder dehors. 
Il n*a pas eu besoin non plus de grands efforts 
DMmagination pour trouver qu'une fête 
Dont, depuis quatre jours, on nous casse la tète 
L^attirerait. Dès lors, si ton nez a saisi 
La piste du discours, conclus. 

GRIF. 

11 est ici 7 

MINOTORO. 

C'est sur cette croyance aimable qu'est fondée 
La ruse où je m'en vais le prendre. J'ai l'idée 
De procurer moi-môme au chien le rendez-vous 
Qu*il n'aurait pas sans moi. Mais les pièges à loups 
Sont tendres à côté de cette complaisance. 
Il doit rôder autour de nous : notre présence 
L'empêche d'approcher; donc, laissons Jacintha 
Seule ici. Si jamais renard à jeun sauta 
Sur une poule, il va d'un bond être sur elle. 
Il n'aura pas gémi trois phrases, que la grêle 
D^ane trombe d'hiver mitraillant une tour 
Te donne un aperçu vague de mon retour. 

GRIF. 

Mais si nous sommes hors de son regard, lui-même 
Ne sera-t-il pas hors du nôtre? 

MINOTORO. 

Ce problème 
Peut se résoudre ainsi : moi, je vais la quitter 
SiDcèrement; mais toi, tu peux te contenter 
De vaguer à distance, en promeneur qui flâne. 



110 TRAGALDABAS. 

^ Admirant un brin d'herbe ou quelque oiseau qui plane, 
Ne pensant à personne. Aussitôt que le gueux 
Parait, tu n*es plus Grif, mais un cheval fougueux. 
Et tu cours m'avertir. 

GRIF. 

Où? 

MINOTORO. 

Devant la cascade. 
J'ai dit. Dépéchons-nous de dresser Tembuscade; 
Je ne respirerai qu*en Ty voyant tombé. 
Viens. Mais d'abord un mot à Jacintha. 

U Tient à «lie et aHèeta an air graeienz. 

Bébé, 
Nous te quittons. 

JACINTHA, MM M rttonrMr* 

Tant mieux I 

MINOTORO. 

Rien que pour cinq minutes. 

JACINTHA. 

Tant pisi 

MINOTORO. 

Mon adorée, apaisons nos disputes. 
Les militaires sont aisément querelleurs. 
J'en conviens. Ange aimé, daigne accepter ces fleurs. 

J A C I N T H A, 19 retoimant* 

Quel changement! 

KU« vrmd le boa^aet. 



ACTE QUATRIÈME. 111 

MINOTORO. 

Au fond, répée est délicate. 

IM à Orif. 

Mon gredln, lui voyant son bouquet à la patte. 
Viendra sans défiance. 

A JMiatha. 

A tout à rheure, amour. 

U fort areo Grif. 
JACIIITHA, seale. 

Cette brusque douceur veut me jouer un tour. 
Garel 

Lm ToUti dt la fenétra da chalet B'enlr'oaTreot. Parait Trag aldabai. 

SCÈNE IIL 

TRAGALDABAS, JACINTHA. 

TRAGALDABAS. 

Manger dans Pombre est chose lamentable. 
Mes yeux ont faim aussi. Dût-on me voir, au diable 
Ces volets I 

n lit oarra toal grands. — Toat à eoap. 

Une femme! 

ReconnaiManl Jaciotha. 

Elle I II ne me manquait 
Que ce dessert! Elle est seule! 

l\ Mate par la croisée. 

Elle a mon bouquet! 

n vient Jusqu'à elle. 

Jacinthal 



112 TRâGâLDABAS. 

JAGINTHA, M ratonnaiit. 

Vous! 

TRAGALDABAS. 

Merci! 

JACIIITHA. 

De quoi? 

TRAGALDABAS. 

D'être venue. 
Ma présence en ce lieu t'était donc...? 

JAGINTHA. 

Inconnue. 

TRAGALDABAS. 

Tant mieux! car c'est alors le pur instinct du cœur 
Qui te mène où je suis. Ton doux rire moqueur 
Veut nier ton amour, — mais ce bouquet l'avoue. 

JAGINTHA. 

Bah! 

TRAGALDABAS. 

Tu l'as accepté! Sans trop faire la roue. 
Un cavalier de qui l'on daigne recevoir 
Les fleurs... 

JAGINTHA. 

C'est vous? 

TRAGALDABAS. 

Tu feins de ne pas le savoir. 
Parce que je n'ai pas dit mon nom à ton dogue ; 
11 ne se prête pas beaucoup au dialogue ; 
Mais il t'était aisé de deviner, je crois. 



ACTE QUATRIÈMK. \\:\ 

JACINTHA. 

Quoi? 

TRAGALDABAS. 

Que les trois bouquets étalent de moi. 

JACINTHA. 

Les trois? 

TRAGALDABAS. 

Ton portier en a-t-il gardé pour les revendre? 
Voleur! 

JACINTHA. 

Ah I maintenant je commence à comprendre. 
Vous êtes donc venu chez moi? 

TRAGALDABAS. 

Je mV révais. 
Chez toi. Mais ton portier a le regard mauvais. 
J'y suis allé trois fois, sans fracas ni mystère. 
Il faudra demander à ton propriétaire 
De le changer, ou bien nous déménagerons, 
rétais poli, même humble, et c'est avec Jurons 
Qu*il m*a dit les trois fois : a Elle n*est pas chez elle! » 
Bfais je te tiens! Vivons heureux! Viens, ma gazelle. 
Viens 1 Nous commencerons par changer ton portier. 
Oui, si tu rignorais, c'est moi ton bouquetier. 

JACINTHA. 

Eh bien, voilà des fleurs dont je vous remercie! 
Je TOUS avais pourtant dit quelle firénésie 
Est celle de mon frère. Et vous êtes venu 
Chez moi tout droit, avec un bouquet ingénu! 
Et vous recommencez tous les matins vos frasques! 
Et moi, depuis trois jours, je subis des bourrasques 
I. 8 



i 



114 TRAGÂLDÂBÂS. 

Dont jMgnore la cause! Et ce n*est pas assez! 
Pour jouir des transports que vous nous amassez. 
Quand mon fk*ère est au point que veut votre manège. 
Vous venez maintenant nous faire prendre au piège I 

TRAGALDABAS. 

Au piège? 

JACIIITHA. 

Oui, c'en est un que mon frère nous tend! 
Je m*en doutais! Fuyez! 

TRAGALDABAS. 

Par exemple! 

JACINTHA. 

A rinstantl 

TRAGALDABAS, flèrament. 

Je ne fuis plus! 

JACINTHA 

Très fier; mais moi, je vous Tordonnel 
Vos bouquets, croyez-vous, voyons, qu'on me les donne? 
Je ne les ai pas vus! hors celui d'aujourd'hui. 
Que mon frère est venu m'offirlr comme de lui... 

TRAGALDABAS. 

OttrïT les fleurs d'un autre! Ah! fi donc! 

JACINTHA. 

Sa colère 
Nous ménage à tous deux quelque peine exemplaire; 
Jamais comme ai^ourd'hui je ne l'ai vu bourru. 
Une minute avant que vous ayez paru. 
Il était ici même, avec un capitaine 
De ses amis; ils sont allés, j'en suis certaine. 



ACTE QUATRIÈME. 115 

Se poster là derrière, et d'un commun accord 
Épier. Ils ont dû vous voir venir! 

TRAGALDABAS. 

D^abord, 
Je ne suis pas venu. 

JACINTHA. 

Quelle plaisanterie I 

TRAGALDABAS. 

rétais dans ce joli chalet, où je te prie 
De me suivre. 

JACINTHA. 

Ah bien oui ! 

TRAGALDABAS, désif naot la feaétre ourerta. 

Regarde, astre. 

JACINTHA, retardant. 

Et puis, quoi? 

TRAGALDABAS. 

Cest un en-cas que j*ai fait préparer pour toi. 

JACINTHA. 

Pour moi? 

TRAGALDABAS. 

Mon cher désir, viens t'asseoir à ma table. 
Sans trop de vanité, Ten-cas est présentable. 
Tu verras, on n'a point lésiné sur les fïrais. 

JACINTHA. 

Mais comment pouviez-vous savoir que je viendrais? 



ifO TRAGALDABAS. 

TRAGALDABAS. 

Le même instinct qui t*a dans ce parc amenée 
M'avertissait aussi. Depuis la matinée. 
Je t'attendais. 

JACINTHA, toi montrant let pUti •nt«mé«. 

Pas trop. 

TRAGALDABAS. 

rai goûté si les mets 
Étaient dignes de toi. 

JACINTHA. 

Soit, vous m'attendiez ; mais 
Trois couverts?... 

TRAGALDABAS. 

Je n'osais t'espérer sans ton frère. 
Mais je t'aime autant seule I Entrons. 

JACINTHA. 

Oui, pour nous fkire 
Trouver dînant ensemble l 

TRAGALDABAS. 

Et puis 7 

JACINTHA. 

Comment, et puis? 

TRAGALDABAS. 

D'ailleurs, aucun péril. Nul ne sait que Je suis 
Ici. Comment veux-tu que ton frère soupçonne 
Notre régal? N'ayant vu s'approcher personne. 
Il n'a pas de motif de quitter son affttt. 



ACTE QUATRIÈME. 117 

Et tant pis 1 mon dMr ardent serait qu^il fût 
Assez mal inspiré pour apporter son mufle 1 
Je serais là I D'abord, tu soolTres de ce baffle. 
11 est peu compatible avec ma dignité 
Qu'un buffle» même frère, opprime ma beauté. 
Et puis, je punirais sur lui le vil esclave 
Qui lui sert de portier! 

Vous êtes donc bien brave? 

TRAGALDABAS. 

Je suis — ce qui revient au même. 

JACINTHA. 

Quoi? 

THAGALDABAS. 

Tant mieux 
S*ilse montre! 

JACIIITHA. 

Croyez le danger sérieux. 
Son épée est souvent de sang humain trempée. 

TRAGALDABAS. 

Comme la mienne. 

JACIRTHA. 

Où donc est-elle, votre épée? 

TRAGALDABAS. 

Je ne la porte pas moi-même. Tai quelqu'un 
Pour cela. Qu'on verrait au moment opportun. 
Viens 1 viens! Si ce n'est pas par pitié pour ma fièvre, 



118 TRAGALDABAS. 

^ Fais-le pour ce bon vin altéré de ta lèvre, 
Aime ces fruits, sois tendre à ce g&teau monté, 
Et, tu me vois à tes genoux, cède au p&té ! 

JACIIf THA, an peu éma*. 

Vous plaidez vos procès de façon convaincante. 
— Qu'est-ce que ce flacon? 

TRAGALDABAS. 

Cest du vin d'Alicantel 

JACINTHA. 

Vous me touchez... 

TRAGALDABAS. 

Merci ! 

JACINTHA. 

Mais mon flrère... 

TRAGALDABAS. 

U me platt 
SMl vient 1 Mais pas trop tôt! 

JACINTHA. 

Oh! quelle dinde! 

TRAGALDABAS. 

Elle est 
Truffée. 

JACINTHA. 

Allons! j'entre. 

TRAGALDABAS. 

Ange! 

JACINTHA. 

Et si votre courage 



ACTE QUATRIEME. 119 

Peut me tranquilliser tout à fait sur la rage 
De mon frère, peut-être... 

TRAGALDABAS. 

Achève I 

JACINTHA. 

Alors .. 

TRAGALDABAS, rayonnant. 

Enfin! 

JACINTHA. 

Alors je mangerai beaucoup, car j*ai grand'faim l 

TRAGALDABAS. 

Viens. 

lia entrent dana le ehalet. 

SCÈNE IV. 
GRIF,poia DON ELISE etDOKA GAPRINA. 

GRIF, seul. 

SMl croit que je vais faire le pied de grue 
Jusqu^à demain! D'ailleurs je trouve peu congrue 
La fonction que j'ai de garder son sérail. 
Ne voyant aucun loup rôder près du bercail. 
J'abdique. 

La fenêtre da chalet se referme sans qu'il s'en aperçoive. 

Je m'en vais lui ramener sa belle; 
Et qu'il la garde après lui-môme!... — Où donc est-elle? 
C'est bien ici pourtant, à ce qu'il me semblait. 
Que nous l'avons... Faisons le tour de ce chalet. 

Il sort. Paraissent don Eliseo et dona Caprine. 



ISO TRAGALDABAS. 

DOfiA GAPRIIIA. 

Personne, vous voyez. 

DON ELISBO. 

Ça m^étonne. 

DOftA CAPRINA. 

Ten doute. 

DON BLISBO. 

J*ai cru qu'il avait fait quelque rencontre en route. 

DOftA CAPRINA. 

Vous rayez cru, c'est bien, il nous cherche là-bas. 
Venez. 

DON ELISBO. 

La foule est grande, et Ton n'y trouve pas 
Facilement les gens, vous le savez de reste! 
Votre marche commence à devenir moins leste ; 
Et, si j'étais de vous, pour me réconforter. 
Puisque nous revoici devant notre goûter 
Et que depuis tantôt le grand air vous affame. 
Je... 

Brwqaament, apercevant Grif qui reTiaot. 

Partons. 

OOftA CAPRINA. 

Gomment? 

DON BLISEO. 

Vite! 

DO^A CAPRINA. 

Eh! mais... 

Elle TOit Grif. 

Ah! 



ACTE QUATRIÈME. iSl 

GRIF. 

Une femine! 
— Ce n*est pas elle. 

DOllA CAPRINA, tlUBt à Grif. 

Enfin! 

GRIF, reoonuigHiit don Bliiao. 

Mais c*est Inil 

Il Tt ponr 8*éloifBer. 
DOftA GAPRIIfA. 

Cavalier... 
Monsieur... 

GRIF, regardant don KUsao. 

Si par hasard on veut m^humilier, 
Il me reste une main 1 

nOllA CAPRIRA. 

Vous êtes, ce me semble, 
Blessé? 

GRIF, à don EUmo. 

Je guérirai. 

DON BLISBO, à dona Caprina. 

Venez. 

DOftA CAPRINA. 

Non pas. 

DON BLISBO, à part. 

Je tremble. 

POfiA CAPRINA, A Grif. 

Peut-on 7... 



1» trâgâldâbas. 

DON ELISEO. 

Nos questions pourraient importuner 
Ce cavalier. Venez. 

GRIF, à don BUmo. 

Ça paraît vous gêner 
Qu'on m'interroge? 

DON ELISEO. 

Moi? 

GRIF. 

De fait. Je me rappelle 
Ce que Bfinotoro m'a dit le soir de celle 
Que vous aviez au bras dans ce jour inouï 
Où mon propre témoin... — Attendez donc! 

R«fardftiit dOBt Caprina. 

Mais oui! 
C'était vous qu'il avait au bras sur la pelouse ? 

DON ELISEO. 

Mais vraiment... 

DOfiA CAPRINA. 

C'était moi. 

GRIF. 

Donc, vous êtes l'épouse 
De ce Tragaldabas ? 

DON ELISEO. 

Mais... 

DOftA CAPRINA. 

Laissez-le parler. 
— Oui. 



ACTE QUATRIÈME. 1S3 

GRIF. 

Hé bien, s'il vous est arrivé de trembler 
Pour votre époux, cessez. Sa vie est à l'épreuve 
Du fer! Vous n'aurez pas la douleur d'être veuve! 
Vous le conserverez très vieux! 

DOfiA CAPRINA. 

Au nom du ciel. 
Parlez! 

GRIF. 

Quand j'ai prié ce seigneur à mon duel, 
lion adversaire était votre mari... 

DON ELI8E0, h part. 

La glace 
Se rompt! 

DOftA CAPRINA. 

Alors?... 

GRIF. 

Alors, monsieur a pris sa place! 

DOÂA CAPRINA. 

Ah! 

DON KLISEO, à part. 

Gredin I 

GRIF. 

Mon témoin 1 mais je crois vaguement 
Que je me suis vengé ! 

Il sort. 



iS4 TRAGALDABAS. 

SCÈNE V. 
DON ELISEO, DOSA GAPRINA. 

doSa caprina. 

Je vous fais compliment 
Vous êtes très habile — à Tépée — et modeste. 
Vous ne publiez pas vos prouesses! 

DON BL1SB0, à p«rt. 

La peste 
De ranimai ! 

DOftA CAPRINA. 

Et quel désintéressement I 
Quel généreux oubli de votre dévoûment! 
D*autres rendent à peine une ombre de service 
Qu'aussitôt leur créance à Tobllgé se visse. 
Vos services, à vous, se cachent; vous ôtez 
Mon mari de péril et vous vous y mettez 
Sans venir près de moi vous en faire un mérite; 
Il ne tient pas à vous qu'on ne vous déshérite 
Du prix qui vous est dû; vous risquez votre sang 
Avec un abandon tel que, sans ce passant, 
Je n'aurais même pas rêvé, je le proclame, 
Que vous pussiez jamais mépriser une femme 
A qui vous engagiez librement votre foi 
Jusqu'au point d'épouser la mort plutôt que moi ! 

DON ELISBO. 

Caprina! 



ACTE QUATRIÈME. 125 

DOftA GAPRINA. 

Tout est dit entre nous. 

DON ELISEO. 

Ma jolie! 
Vous croyez?. . . Écoutez I 

DOfiA GAPRINA. 

Non. 

DON ELISEO. 

Je vous en supplie ! 

DOf^A GAPRINA. 

A quoi bon? 

DON ELISEO. 

L^on me vient réclamer pour un duel 
D'un spadassin avec votre mari, lequel 
Me dit n'avoir touché de sa vie une épée. 
De quelque sentiment qu'on ait T&me occupée, 
Laisse-t-on un pauvre homme aux mains d'un assassin? 
Je me suis déclaré contre le spadassin, 
Sans vrai péril, ayant par bonheur quelque adresse. 
Faut-il, parce qu'on a le cœur plein de tendresse. 
Permettre de saigner comme un vil animal 
Un homme qui jamais ne vous a fait de mal? 
Une femme charmante est-elle un si grand crime 
Qu'égorger le mari soit chose légitime? 
rai cru plutôt, d'après mon humble Jugement, 
Que je devais au vôtre un dédommagement. 
Et que c'était le moins qu'il me prit en échange 
Quand, céleste voleur, je lui prenais un ange ! 



'i vv.4v\v tV.-v^i- I 



tn. y 



iSO TRAGALDABAS. 

DOftA CAPKIlfA. 

Il est fâcheux, senof , que de tels sentiments 

Ne se répandent pas panni tous les amants; 

Car, soyez-en certain, si vous n^étiei seul presque 

De cette opinion plus que chevaleresque, 

lies femmes seraient moins rudes aux geas épris 

Et prendraient des amants pour le bien des maris. 

Qui dès lors, affrontant menaces et querelle. 

Seraient sûrs de mourir de leur mort naturelle. 

filais malheureusement un c*avalier pareil 

Ne se rencontre pas tous les jours de soleil; 

D'autres galants n'ont pas T&me si délicate ; 

On voit peu que ce soit le témoin qui se batte! 

La rareté du fait double son agrément; 

C'est magnifique; et si, tant^à prendre un amant. 

Tout en voyant avec une allégresse extrême 

Qu'on aime mon mari, j'en préfère un qui m^aime, 

Ce monstrueux excès de personnalité 

file laisse rendre hommage à votre loyauté 

Envers mon mari ; loin de vous en faire un crime. 

Je n'aurai désormais pour vous que de l'estime. 

Adieu. Je vous défends de me suivre ! A jamais 

Adieu. 

Elle s'en va. 

DON ELISBO, tMl. 

C'est pour de bon. Tant pis! car je l'aimais. 
Maudit soit ce Tragal avec ses duels! Ah! certe, 
Si je le retrouvais devant sa tombe ouverte. 
Je l'y laisserais choir cette fois sans regret, 
Avec joie! et sa femme alors... — m'épouserait. 



ACTE QUATRIÈME. 127 

Oui, mais si le péril était imaginaire? 

Si, tout en éclatant comme un coup de tonnerre, 

Il ne foudroyait pas? Impossibilité 

— Le mari subsistant -— de conjugalité, 

Et pourtant mon amour aurait donné la preuve, 

En n'intervenant pas, qu'il ne la craint pas veuve. 

Si ce Tragaldabas faisait encor semblant 

De mourir?... Si, poison aux dents, ou glaive au flanc. 

Il se précipitait dans quelque autre agonie? 

Son exploitation de moi n>est pas finie ; 

Il va continuer! A présent, plus un sou. 

J'aurais Pair de le croire enfoncé jusqu'au cou. 

Et, malgré son appel, je passerais au large. 

Voilà ce qu'il faudrait. En tout cas, je me charge 

De lui faire un péril éclatant et pompeux. 

Oui, je lui trouverai, dès ce soir, si je peux. 

Un accident terrible où, grâce à quelque leurre. 

Je puisse le laisser égorger sans qu'il meure. 

Cherchons. 

Il s*éloifD« on rératiant. 

SCÈNE VI. 
MINOTORO, GRIF. 

MINOTORO. 

C'est impossible ! elle n'eût pas osé 
Ne pas m'attendre. 

GRIF. 

Vois. 



ot 



iSg TRAGALDABAS. 

MINOTORO, rtffirdMt p«rtoot. 

Serais-je méprisé 
Jusque-là? ~ Mais vraiment j'admire ta manière 
D'épier! Il fait bon être ta prisonnière! 
Mais quoi ! tu contemplais sans doute la beauté 
De tes pieds! Bon veilleur! 

GAIF. 

Quand me suis-je vanté 
D'avoir les qualités d'un gardeur de sultanes? 

MINOTORO. 

Elle voulait tantôt voir danser les gitanes : 
Elle y sera sans doute allée. 

G RI F, haaiMnt 1m épavlM. 

Évidemment. 

MINOTORO. 

Non, elie a dû rentrer. 

GRIF. 

Indubitablement. 

MINOTORO. 

Dis donc, je n'aime pas les adverbes! — L'idée 
Que l'auteur des bouquets peut l'avoir abordée 
Et débauchée a peu de fond. La qualité 
Qui domine chez elle est la fidélité. 

GRIF. 

Peu de choses sont plus touchantes sur la terre 
Qu'une candeur d'enfant dans un vieux militaire! 

MINOTORO. 

Grifl 

Grif lai toarne le dof. Toat h coup tM jwx se flxtiit sar l« 
fenêtre da ehelet. 



ACTE QUATRIÈME. 1S9 

6RIF. 
Eh! 

MINOTORO. 

Quoi? 

GRIF. 

Tu peux voir. 

M IlfOTORO, rtfardaat. 

Ohl 

n rttlt OB iBftant pétrifié. Puis tabitement, mu une parole, 
n M itw rar U Cinétre et la brise en éclats. 

SCÈNE VII. 

MINOTORO, GRIF, TRAGALDABAS, 
pois DON ELISEO. 

TRAGALDABAS. 

Qui donc s'est permis 

IIB... 

HlBOtoro rempoIffiM au eoUeC, et le bit dégrlnfoler et roaler 
I terra. Bssayaot de se relerer. 

T6i, Minol — Si c'est ainsi que deux amis 
Se retrouvent! 

MINOTORO, le boosoalaot. 

Amlsl amis! amis! 

TRAGALDABAS. 

Quel tigre! 

KINOTORO9 la làehant et eonrant è la fenêtre, dont Jacinthe 

a Tita refermé les rolets. 

BUe a clos les volets! 

I. 9 



iSO TRAGALDABAS. 

TRAGALDABA8. 

C'est lui le frère ! Bigre! 

DON BLI8EO9 Tena aa brait. 

Que se passe-t-il donc! — Tragal! 

TRAGALDABAS, l'aparMTant. Joyeux. A part. 

Voilà celui 
Que la chose regarde 1 

DON BLISBO, robienraat. A part. 

Un air de joie a lui 
Dans ses yeux. Trame-t-il quelque autre suicide? 

TRAGALDABAS, I don EUmo. 

PsstI 

DON BLISEO, •'approchant. • 

Quoi? 

TRAGALDABAS. 

Ce spadassin n'est pas d^humeur placide. 
Prenez bien garde à vous. 

DON BLISEO. 

A moi? 

MINOTORO, à Grif. 

Reste à garder 
La porte. 

TRAGALDABAS, I don EUmo. 

Vous avez le droit de me gronder. 
Il va vous faire ici quelque étrange algarade, 
Ten ai peur. — H revient! 

DON BLISEO, roeonnaliaant Hinotoro. A part. 

Ehl c'est son camarade 
De Pautre jour. C'est clair, ils se sont concertés. 



ACTE QUATRIÈME. 131 

MINOTORO, ft Tragaldabos. 

Donc, c'est toi, pleatre infect, amas de lâchetés, 
Qui... 

TRAGALOABAS. 

Parle à ce seigneur. 

MINOTORO. 

A ce... 

Regardant don BUteo. 

Mais me trompé-je? 
Non! c'est ton protecteur? Eh bien, qu'il te protège ! 

TRAGALDABAS, à don Bliseo. 

Vous voyez I 

DON BLISBO. 

Est-ce trop de curiosité 
De m'informer d'où vient cette animosité 
Entre amis? 

MIlfOTORO. 

D'un aflfront — que je ne veux pas dire. 

TRAGALOABAS, qaa don EUseo regarde. 

De fait... 

DON ELISEO, à part. 

Il ne peut pas s'empêcher de sourire. 

A Tragaldabai. 

Vous convenez d'avoir fait A ce cavalier 

Un de ces forts aflfronts qu'on ne peut publier? 

TRAGALOABAS. 

J'en conviens. 

MINOTORO. 

Je m'en vais te piler comme verre! 



iSS TRAGALDABAS. 

TRA6ALDABA8. 

Arrangez-vons. 

n f'écarte an pen. 

M mOTORO, à don BUmo. 

Ce singe ayant osé me faire 
Un outrage qui rend toute explication 
Impossible, j'en veux la réparation 
Par les armes. 

DON ELISEO. 

C'est juste. 

MINOTORO. 

Il serait inutile 
De chercher à sauver la peau de ce reptile. 
L'autre fois, abusant d'un état passager, 
Vous vous êtes permis d'usurper son danger. 
Et pendant quelques jours de trop il a pu vivre; 
Mais je vous avertis que je ne suis plus ivre 
Et que je vous tûrai, si ça vous fait plaisir» 
— Après lui. 

DOlf ELISBO. 

Pour Tinstant, il s'agit de choisir 
L'heure et le lieu. 

TRAGALDABAS, extasié. A lui-même. 

C'est doux l'amour! 

DON ELISEO. 

Le jour s'achève. 
Et l'on n'y verrait plus... 



ACTE QUATRIÈME. 133 

MIlfOTORO. 

Mais le soleil se lève 
A quatre heures trois quarts. 

DOlf BLISBO. 

Quatre heures trois quarts, soit. 

MINOTORO. 

Vous connaissez la Mare aux Loups? 

DON ELISEO. 

Charmant endroit. 

MINOTORO. 

Ëpée. 

DON ELISBO. 

Ëpée. A mort? 

MINOTORO. 

A morti Je le dédie 
Aux versl 

Saliiant. 

Senor... 

DON ELISEO, loi nndaiit ton lalot. 

Senor... 

MINOTORO, retoarant au chalet. 

Toil... 

n 1*80^10 eoort. 

Je la répudie! 

A Grif. 

Viens! 

s'afl Ta, Grif la iiiit. 



134 TRAGALDABAS. 

TRAGALDABA8, toiUoan ndtou. 

Oui, c'est doux l'amour 1 

DON BLISBO, UmfoitBaBt.A pwt. 

Il rit. 

Lai umchant ripaol*. 

rai fait ainsi 
Que pour mol. 

TRAGALDABAS, iadifféieBt. 

G^est parfait. 

DON ELISEO. 

Un duel à mort. 

TRAGALDABAS. 

Merci. 



PIN DD QOATRlklII ACTE. 



ACTE CINQUIÈME 

La Mare au Loapa. 

SCÈNE I. 

L« Jour n*ait pat enoon laré. 
ArriTent DOKA GAPRINA et JAGINTHA. 

JAGIIITHA. 

Cest ici. Bfaintenant que je vous ai conduite 
Et qu'ils vont arriver, soufiOrez que je vous quitte, 
Car, si Minotoro me retrouve... J'ai flroid 
Dans le dos d'y penser 1 

DOftA GAPRINA. 

Allez. 

JAGIIITHA. 

Madame a droit 
De m'en vouloir. Pourtant j'ai fait tout mon possible 
Pour réparer le tort d'avoir été sensible 
Aux charmes d'un dîner. Dès que j'ai pu sortir, 
rai couru chez madame afin de l'avertir 
Du duel, et qu'elle vit ce qu'elle avait à faire. 
Ifadame a si bon cœur qu'elle sera, j'espère, 



136 TRAGALDABAS. 

Indulgente pour moi. Ce qui me fait pleurer, 
Ge n*est pas le danger de vous voir retirer 
Sa meilleure pratique à ma pauvre dentelle, 
Cest que j*ai pour madame une affection telle... 

DOftA GAPRINA. 

Bien. Tous continûrez à me servir. 

JACIRTHA. 

Merci, 
Bfadame 

DOftA GAPRINA. 

Allez. 

Sort Jaolntlia. 

SCÈNE II. 

DOKA GAPRINA, Mule. 

Pourquoi suis-je venue ici? 
Bien sûr, Eliseo voudra se battre encore. 
Des mots tant qu'on en veut, je t'aime. Je fadore, 
Et puis, on aime mieux la mort. G'est donc ainsi I 
Je lui mentais, alors il me mentait aussi ; 
G*est juste. Puisqu'il veut mourir, eh bien, qu'il meure! 
Tant mieux I Hier j'étais bien tranquille A la même heure. 
Devant ce changement subit, je crois rêver. 
Mais j'aurai ma vengeance! Oui, je vais le sauver 
Et ne plus le connaître après I Ne plus connaître 
Personnel — Les objets commencent à paraître. — 
Si pourtant il allait m'être reconnaissant 
De. . Bon! j'espère encor! folle! — - Puisqu'à présent 



ACTE CINQUIÈME. 137 

Mes illusions sont du coup mortel frappées, 
Je veux, je veux parmi leurs cruelles épées 
Me jeter, insensible au fer comme aux clameurs, 
Et contente deux fois qu*il vive — si j'en meurs! 

ApereeTant Grif et M inotoro. 

Des hommes... Serait-ce?... 

Outre Pépée qa'Ut ont chacao, Grlf porta deux épéas noai. 

Oui, je vois des armes luire l 



SCÈNE IIL 
DOKA CAPRINA, GRIF, MINOTORO. 

GRIF, reooiuialsust dosa Caprina. Bas à llfBOtoro. 

La femme de Tragall 

MINOTORO, bai. 

Vient- elle me séduire? 

GRIF, bas. 

Teconnatt-elle? 

MINOTORO, bas. 

Non. 

GRIF, bas. 

Il suffit. 

Très haat, et sans parattre aroir m dosa Caprina. 

C'est égal. 
Nous sommes bien heureux, mon cher Tonitrugal, 
D'avoir marché devant. Ils auraient eu droit, comme 
Premiers... 



138 TRAGALDABAS. 

DOSA GAPRINA, à p«rt. 

Le nom qu'il dit n'est pas celai de rhomme. 

GRIF. 

Et cette bonne place eût été pour le duel 
De ce Tragaldabas! 

MINOTORO. 

Destin vraiment cruel! 

GRIF. 

Il se battra là-bas, la place est encor bonne. 

DONA GAPRINA, allanUlni. 

Ce n'est donc pas ici? 

GRIF. 

D'où sort cette espionne? 

DOfÏA GAPRINA. 

Ge duel... 

ReoomiaiMaiit Grif. 

Pardon, c*est vous qui m'avez hier rendu 
Service. 

GRIF, la rtgardant êJêC attention* 

Ahl tiens! 

Il Mine. 

Madame... 

DOftA GAPRJNA. 

Ai-Jebien entendu? 
Mon mari va se battre ailleurs? 

GRIF, àUnotoro. 

Elle me touche. 



ACTE CINQUIÈME. 130 

A dona Caprina. 

Senora, je devrais tenir close ma bouche, 
Rien n'étant plus contraire à notre rituel 
Que de mettre une femme à la piste d'un duel; 
Mais, quoique militaire, on est un homme encore. 
Et, si vous épargnez du sang, j'y collabore. 
Ndus avons rencontré, près du petit ruisseau, 
Tragaldabas orné de don Eliseo 
Venant ici pour une affaire comme celle 
Où don Tonitrugal 

n montra Miootoro. 

a réclamé mon zèle. 
Nous étions les premiers : ils ont dû nous céder 
Cette place. 

DOfik CAPRINA. 

Où sont-ils? 

GRIF. 

Puisqu'il faut vous aider, 
Tenez, par là, tout droit, troisième allée à gauche. 
Première à droite, et puis, après un pré qu'on fauche, 
Un taillis où l'on peut se larder sans ennui. 
C'est là. 

OOfiA CAPRINA. 

L'allée est bien la troisième à gauche? 

GRIF. 

Oui. 

Elle fort an bâte. — Riant. 

Après ça, si la droite a votre préférence!... 



140 TRAGALDABAS. 

SCÈNE IV. 
MINOTORO, GRIF. 

HIlfOTORO. 

Je te trouve bien gai, toi. 

GRIF. 

C*est une apparence. 
Je suis lugubre. Ami, le guignon est fécond, 
Et le premier déboire attend peu le second. 

MINOTORO. 

Le second? 

GRIF. 

rai perdu, cette nuit, Dieu me damne! 
Mon ami le plus cher. 

MIlfOTORO. 

Qui? ton frère? 

GRIF. 

Oui, mon ftne. 

MINOTORO. 

Lequel? celui qui dit aux gens, d'un air mignon. 
Si leur femme est fidèle? 

GRIF. 

U disait toujours non. 
Il avait d'un savant, hélas ! toute Tétoffe. 

MINOTORO. 

L*Ane-Spirituel7 



ACTE CINQUIÈME. i41 

GRIF. 
Oui. 

VINOTORO. 

Quelle catastrophe! 
Crois que je prends ma part de ta juste douleur. 

GRIP. 

Et tu n^es pas encore au fond de mon malheur. 
Ten ai le cœur gonflé, BUn, — et la bourse plate. 
Payais vendu cet âne au célèbre Écariate, 
Venu pour exploiter la fôte. Il consentait 
Au prix que ce charmant élève méritait. 
n repart ce matin, et devait ^ c'est à fendre 
Le cœur — en s'en allant le payer et le prendre. 

MIlfOTORO. 

d Yends-lui la Puce-Aimable ou le Bon-Sanglier. 

GRIF. 

Il veut un ftne! 

MINOTORO, apereerant Trafaldabas et don BUseo. 

Enfin I 

SCÈNE V. 

MINOTORO, GRIF, DON ELISEO, 
TRAGALDABAS. 

MIlfOTORO, montrant Grif i don Bllsto. 

Mon témoin. 



142 TRAGALDABAS. 

DON ELISBO, saluant Grif. 

Cavalier... 

lit vont DD peu i part. 

TRAGALDABAS, à Ini-méma. 

Il aurait dû dès hier terminer cette affaire. 
Il n'aura pas trouvé de meilleure manière 
SU ^ Que de se battre encore. Il se répète un peu. 

GRIF, à don BiMO. 

Là^ le teMitn me semble excellent. 

DON ELISBO. 

mon Dieu I 
Je m'en rapporte à vous. 

GRIF. 

Reste à régler la place 
De chacun. 

DON ELISBO. 

Tirons-nous au sort? 

GRIF. 

Soit. 

DON ELISBO, prenant nne pièce d*or. 

Voilà. 

n la jette en l'air. 
GRIF. 

Facel 

TRAGALDABAS, à loi-méBe. 

Après tout, Tautre fois n'a pas mal réussi. 

DON BLISEO, regardant à terre. 

Face. 



t << 



ACTE CINQUIÈME. i43 

TRAGALDABAS, à lal-méme. 

Je ne suis pas très nécessaire ici. 

GRIF. 

Mous, par là. Vous n^avez pas apporté d'épées? 

DON ELISEO. 

Puisque vous en avezl 

- TRAGALDABAS, retardant à Mt pladi. 

Ces herbes sont trempées 
De rosée. 

Grif Tient i loi «t loi tand 1m épéat. 

Et puis?... Tiens! cet oiseau sur ce jonc! 

Grif lai pootse iM pommMax dau raitoaia« . 

C'est juste. 

II 99 tooraa ren don Bliaco. 

Eliseo ! 

Il loi montra laa épéaa. 
DON ELISEO. 

Choisissez. 

TBAGALDABAS. 

Moi? 

DON ELISEO. 

Qui donc? 

TRAGALDABAS, à part. 

Puisqu^illeveut! 

n en prend une. 

Voici celle que je préfère. 

Ln tendtBl à don Eliaeo. 

Tenez 1 



i44 TRAGALDABAS. 

DON BLISBO. 

Gardez. 

TRAGALDABAS, à part. 

Le mieux est de le laisser faire. 
C'est bien le moins qu^il ait le choix de son moment. 

A don EUmo* 

^Où faut-il la porter? 

DON ELISBO, le oondoiiaiit i la plaea <iae le lort 

lui a donnée. 

Ici. 

A part. 

Voyons comment 
La question d'argent va faire son entrée. 

A rinitant où Grlf ra placer Hlnotoro, Minotoro Farréte da geate. 

MINOTORO. 

Avant d'offrir aux vers une maigre curée, 
Taurais cru que ce drôle aurait trouvé décent 
De payer ce qu'il doit. 

DON BLISEO, à part. 

Ah! 

MINOTORO. 

C'est en rougissant 
Que je pense à l'argent lorsque l'honneur me somme ; 
Biais je voudrais mon dû, moins pour ravoir ma somme 
Que pour ne pas avoir cette inf&me douleur 
De salir mon épée à celle d'un voleur I 

DON BLISEO, àTrafaldabaf. 

Vous devez à monsieur? 



ACTE CINQUIÈME. 145 

TRAGALDABAS. 

En effet. Votre bourse. 

DON BLISEO. 

Vous dites? 

TRAGALDABAS. 

Avec lui ce serait une source 
D^ennuis. Payons. 

DON ELISEO. 

Et puis, quand on doit, c'est sacré. 

TRAGALDABAS. 

Tj pensais. 

DON ELISBO. 

Seulement, je m*étais figuré 
Que mes trois cents ducatç devaient payer vos dettes. 

TRAGALDABAS. 

Criardes. 

DON ELISEO. 

^ Celle-ci n'est pas dans les muettes. 

TRAGALDABAS. 

Payez-le. 

DON ELISEO. 

Je vous ai donné mes derniers sous. 

TRAGALDABAS. 

n se contentera d'un mot signé par vous. 

M INOTORO. 

Oh 1 de votre parole. 

I. 10 



146 TRAGALDABAS. 

DON ELISEO. 

Oui, mais l'argent est rare, 
Et je ne puis promettre un seul ducat. 

TRAGALDABAS, à part. 

Avare! 

MINOTORO. 

Soit! 

TRAGALDABAS, JostiBaot don Bliteo. A part. 

C'est quMl aime mieux le payer en acier 
Et tuer la créance avec le créancier. 

n prend don Eliteo à part. 

Bahl VOUS avez raison. Ce serait duperie 

De payer ce mourant. Pas un sou, je vous prie. 

A Mlnotoro. 

Ah ! tu redemandais ton argent, mendiant I 
Défaisons nos habits! 

DON ELISBO, è loI-méme. 

Par quel expédient 
Sortiront-ils de leur intrigue sans mon aide? 

Mlnotoro a rite Jeté ion habit. TraffaldabM «tt lent è défUra 
la première maneha. Don Bliteo Tient A ion Meonn. 

DON ELISBO. 

Voulei-vousque...? 

TRAGALDABAS, refluant. 

Merci. 

A Mlnotoro. 

Si tu sais un remède 
A la mort, tu pourras ressusciter! 



ACTE CINQUIÈME. 147 

MINOTORO. 

Va-t-il 
En finir? More et Cid! 

TRAGALDABAS. 

Me voici. Porc et grill 

n rtdn niM maiiehe et m toonM T«n don EUs«o. 

Eh bien? 

DON ELISEO. 

Eh bien? 

TRAGALDABAS. 

L*instant est venu. 

DON BLISEO. 

C'est visible. 

TRAGALDABAS. 

Lorsque vous êtes là, trembler serait risible, 
Mais cependant il a déjà son habit bas. 

DON ELISEO. 

Depuis longtemps. 

TRAGALDABAS. 

Cela ne me regarde pas, 
Et je n'ai rien à voir quand nous sommes ensemble ; 
Cest un simple conseil de passant : il me semble 
Que vous laissez aller les choses un peu loin. 
Je peux compter sur vous? 

DON BLISBO. 

Je suis votre témoin. 



148 TRAGALDABAS. 

TRA6ALDABAS, rafturé. 

C'est évident 1 

MINOTORO. 

As-tu raconté ton histoire? 

TRAGALDABAS. 

A nous deux! 

n àlê fl« manoh». Voyant qae don EtUoo ne boofo PM, tt la 
remet. A don Elteeo. 

N'allez pas vous aviser de croire 
Que je peux me défendre et n'être que blessé. 
Je serais embroché totalement! 

DON ELISEO. 

Je sai. 

TRAGALDABAS, i part. 

n sait! je peux aller. 

MlNOTORO. 

Mon cher Grif, Je suffoque 
De rage. Viendras-tu, singe? 

TRAGALDABAS. 

Me voici, phoque! 

MINOTORO. 

' Mon fer se tord! 

TRAGALDABAS. 

( Le mien demande à s'abreuver! 

n 6te et remet m manche. 

MINOTORO. 

Oh! 



ACTE CINQUIÈME. 149 

TEA6ALDABA8, à don HImo. 

Je n'ai pas besoin de vous faire observer 
Que, si j^étais tué, ma femme serait veuve. 

DON BLISEO. 

Cest une vérité qui se passe de preuve. 

TRAGALDABAS. 

Veuve, par conséquent libre. Un coup meurtrier 
Lui donnerait le droit de se remarier. 

DON ELISBO. 

A qui le dites-vous? 

TRAGALDABAlS, à ptft. 

Cest certain! Je rabftche. 

U 6tt fon habit UHit à fUt. A Mlooioro. 

Çà, je t'attends 1 

Grif IM plsM «t eof «96 les épé«f . 

GBIF. 

Allez. 

MINOTORO. 

Oh! pour cette foisl 

Au premier défafement de Miooioro, Traf«ld«l»as, hériiaé de 
terreur, Jette ton épée et te précipite rafetuement tor don 
EUaeo. 

TRAGALDABAS. 

Lftche! 

DON BLISEO. 

>«mment7 

TRAGALDABAS. 

11 me laissait tuerl Tai vu la mort! 
b Dieul j'allais, croyant que nous étions d'accord 1 



150 TRAGALDABA8. 

Il ne veut même plus payer pour moi, Tinf&mel 
Poltron! gratte-liard, pauvre l amant de ma femme I 

MINOTORO. 

En as-tu pour longtemps? 

TRAGALDABAS. 

Mon bon Minotoro, 
G*est à lui que j'en ai, non & toi. 

A don EIftao, m renitlUnt loo habit. 

Va, zéro! 
Va, lièvre! Il est, avec sa mine de bravache. 
Aussi Iftche que moi ! 

MINOTORO. 

Faut-il qu'on te cravache 
La face de ce fer, pour que ta l&cheté 
Se batte enfin? 

TRAGALDABAS. 

Un duel? mol! Tavais accepté 
Parce que je croyais qu'il aurait pris ma place. 
Mais je ne me bats pas moi-môme. 

MINOTORO. 

Je me lasse 
De t'attendre ! C'est dit, tu ne te défends pas? 
Alors, tant pis pour toi ! 

Il lère répée. Tragaldabat se réfufie derrière don BUseo. 
TRAGALDABAS. 

Mais il me tue! 

DON BLISBO, Mariant. 

Hélas! 



ACTE CINQUIÈME. 151 

TRA6ALDABAS. 

Eh bien, noni Rien qu'un mot I Je ne crains plus personne. 
— Vous êtes le neveu du duc? 

DON BLISEO. 

Je le soupçonne. 

TRAGALDABAS. 

J'ai politiquement des révélations 
A faire. 

Montrant Hinoioro et GriL 

Voici deux suppôts des factions. 
Le coup de pistolet, signal de la bagarre, 

n désigne MInotoro. 

Cestlui qui Ta tiré I 

MINOTORO, éeumant. 

Mouchard! 

Il lui abet son épée sur la téUf. 
TRAGALDABAS, hurlant. 

Aïe! 

G RI F, loi examinant la tète. 

Un coup rare. 
L'oreille est coupée! 

TRAGALDABAS. 

Euh! 

DON BLISEO. 

Mais... 

MINOTORO. 

Sa sœur la suivra! 

Grif le oontJent. 



15S TRAGALDABAS. 

DON ELISEO. 

Biais ce n'était donc pas pour rire? 

TRAGALDABAS. 

Pour rire?...—. Ha! 
fk J'y suisi c'est mon poison I Vous avez pu vous dire 
Que mes autres trépas étaient aussi pour rirel 
Je vous rends mon estime I 

MINOTORO. 

Il t'en reste une! 

TRAGALDABAS. 

Otez 
Ce boucher d'ici I 

MINOTORO, M débatUBt eoDtre Grif. 

Meurs 1 

DON BLISBO) tirant mu épéê pour les tAparcr. 

Ehl 

TRAGALDABAS. 

Enfin! 

LA VOIX DE DOfÏA CAPRINA. 

Arrêtez! 

SCÈNE VI. 
Les Mêmes. DOSiA GAPRINA. 

DOfÏA GAPRINA, acooarant. 

Eiiseo! ne vous battez pas à sa place : 
Il n'est pas mon mari I 



ACTE CINQUIÈME. 153 

DON BLISBO. 

Comment! 

TRA6ALDABAS. 

Le coup de gr&cel 

DOftA CAPRINA. 

Me faire aimer de vous était tout mon dessein. 
Mais vous allei vous battre avec un spadassin: 
J'aime mieux vous sauver et que mon rôve meure I 

DON BLISEO. 

Tu m'aimes donc? 

DO!ÏA CAPRINA. 

Adieu I 

DON BLISEO. 

Comment I adieu? Demeure. 
— Tu n'as pas de mari? 

DO^A CAPRINA. 

Je n'en ai jamais eu, 
Et n'ai jamais aimé que vous. 

DON BLISEO, h part. 

Si j'avais su! 
11 ne faut pas jouer avec l'amour, il triche. 
Après tout, quoi ! je l'aime, elle est belle, elle est riche... 

A doua Caprlna. 

Tu n'as pas de mari? qu'est-ce donc que je suis? 

DORA CAPRINA. 

Vous m'aimeriez? 



154 TRAGALDABAS. 

DON BLI8B0. 

Venez chez vous, — madame. 

Il lui prend la main. 
TRAGALDABASy les voyant t'en aller. 

Et puis? 
Vous me laissez avec cette bête féroce? 

DON ELISEO. 

Oh! bien, toi... 

TRAGALDABAS. 

Vous aurez mon spectre à votre nocel 

DOfVA CAPRIN A, refenam. 

Voyons! 

TRAGALDABAS. 

Chère cousine» aie en pitié mon sort. 
Calme ce sacripant. 

DO&'A CAPRINA. 

Que lui faut-il? 

MINOTORO. 

Ta mortw 
Est-ce que vous croiriez qu'on peut m'offrir des sommes? 
Tant que ce misérable et moi nous serons hommes!... 

On entend une musique. 

G RI F, frappé d'une Idée. 

Et s'il n'était plus homme? 

MINOTORO. 

Es-tu fou? 



ACTE CINQUIÈME. 155 

TRAGALDABASy i part. 

Quel souci 
Me vient? 

G RI F, à dou Cfiprloa. 

Il est sauvé! 

La nratlqiM sa rapproeba. Arrira ana tronpa da sal- 
Umbanqnat, honimaa, famni*a at bêlai. Faofaraa 
bniyantas. — la ebaf arrêta la troapa an Toytnt 
Grif. 

SCÈNE VII. 
Les Mêmïs. LES SALTIMBANQUES. 

ÉCARLATB, à Grif. 

Mon ftne t 

GRIF, déaifOABt Trafaldabat. 

Le voici 1 

ÉCARLATB. 

Ah! 

TRAGALDABAS. 

Dis ëODcI 

GRIF. 

Tu dois bien avoir quelque peau d'ftne? 

ÉCARLATE. 

Oui, mais... 

GRIF. 

Couds-le dedans, jambes, échine et crÂne. 
Je l'ai dressé. 



156 TRAGALDABAS. 

ÉGARLÂTB. 

Bien; mais un spectateur tôtu 
> i. <^'.wui Peut le toucher. 

A^^Myj^ * GRIF. 



.^VJ^ • 



Oui. 



Pas moi! 



Il rue. 

ÉGARLATE. 

Allons, soit. 

GRIF, à Hinotoro. 

Consens-tu? 

MINOTORO, sombre. 
TRAGALDABAS. 

GRIF. 



Quoi ! la peau qu*on t'of[ï*e, c'est la Alite. 
G*est la tranquillité d*abord, c'est tout ensuite... 

DON ELISEO. 

L*ennui de t'habîUer disparaît. 

TRAGALDABAS. 

C'est vrai. 

GRIF. 

Donc, 
Préservé, costumé, — nourri... 

TRAGALDABAS. 

Pas de chardon? 



ACTE CINQUIÈME. 157 

6RIP. 

Non. Tu n*en mangeras qu'en public, — une touffe 
Au plus dans ta journée. 

TRÀGALDABAS. 

Ah l que la soif fétouffet 
Jamais I 

GRIF. 

Tu t'y feras. On s'accoutume à tout. 

TRAGALDABAS. 

Jamais ! ciel ! 

DON BLISBO. 

Il te manque une oreille : du coup 
Tu vas en ravoir deux ! 

TRAGALDABAS. 

Et deux fières ! Je signe. 

ÉcarUta paye Grif. 
DOffA CAPRIN A, donnant ion ooUier à Tragaldabas. 

Prends. 

Snr un faata d'Écarlata, deax taltimbanqaat apportent une peaa 
d*àiie. 

TRAGALDABAS. 

J'accepte remploi dont vous me jugez digne 
Je n'aborderai pas un métier si subtil 
Sans quelque émotion. Car quel homme, fût-il 
Sage, plein de bon sens, discret, sobre, économe. 
Fera l'&ne aussi bien que les ânes font l'homme? 
Les ânes sont très grands. Ck)mbien de gens voit-on 
Boire du vin, marcher sur deux pieds sans bâton, 



158 TRAGALDABAS. 

Plaider, se battre en duel à propos de vétiUes, 
SifiQer les vers, mentir, voler, vendre leurs filles. 
Enfin mener un train de gens civilisés, 
Qui sont évidemment des &nes déguisés! 
Débitants de sermons et marchands de tisanes. 
Professeurs, gens d'esprit, gens pratiques,— des ânes ! 
Qui porterait leur bât comme eux notre chapeau? 
Je ferai de mon mieux, du moins, et que la peau 
Où j'entre avec respect inspire un dos profane! 

ÉCARLATE. 

Partons! 

TRAGALDABAS. 

Sonnez, clairons, ainsi que pour un âne! 

La troop* déllto aTee faoforM. 



PIN. 



\ 



LES FUNÉRAILLES 



DE L'HONNEUR 



^ 









Pbrsoiiiiagbs. 



DOJ^A BEATRIZ DE LARA. 

DONA FLORINDE D*AGUILAR. 

DPN JORGE DE LARA. 

PIERRE LE JUSTICIER. 

L*INFANT DON MANUEL. 

ZORZO. 

L'ALCADE-MAYOR. 

MUDARRA. 

MARTIN DIAZ. 

AGUSTIN. 

DIONIS. 

DON GIL FABIEN. 

ESTEBAN. 

TROMBALGO. 

LE TRÉSORIER. 

UN MOINE. 

Moines. — AKBALiTKii Kl. — FouLi. 



SéTiUe, iy63. 



ACTE PREMIER 



Terrawi •bootteant an Oaadalqoifir. Ao fond, la iIUioiMtta nolra da 
SédUa. A droite, nu palais Ulaminé d*où lortaBC par OMmaati daa 
gtai riehaiMiit parés. 



SCÈNE I. 
PvAMit L'ALCADE-MAYOR «t ESTEBAN. 

L*ALGADB. 

Sur cette terrasse, nous serons seuls. Parle, à pré- 
sent 

BSTBBAH. 

Seigneur alcade, Je crois que nous tenons don 
Blanuel.j 

L^ALCADE. 

LMnfant! 

ESTEBAN. 

Oui. 

L*ALGADB. 

Si tu dis vrai, demande-moi ce que tu voudras. 
Comment Tas-tu déniché? 

I. 11 



16S LES FUNÉRAILLES DE L'HONNEUR. 

ESTEBAN. 

Ce serait trop long à vous conter dans ce moment. 
Vous savez bien, ce petit page? 

L*ALCADE. 

DedonaFlorinde? 

ESTEBAN. 

Que j'avais remarqué pour aller et venir un peu 
souvent? que j'avais suivi? inutile; je ne sais pas 
comment il s'y prenait, mais il vous entortillait dans 
les ruelles, et, tout à coup, à l'angle d'un mur, il 
disparaissait, plus de page, le diable l'avait escamoté. 
Ça devenait monotone. Donc, un soir, il y a huit 
jours, au lieu de trouver sur sa route des hommes, il 
y a trouvé une femme. Seize ans, et des yeux! Si bien 
que, cette fois, au lieu de fuir, il a poursuivi. Je vous 
passe les détails. La fille reconduite chez elle ; ardeur 
du page, vertu de la fille ; huit jours làrdessus... 

l'alcade. 

L'amour du page devenu de la passion... 

ESTEBAN. 

Ils se voyaient tous les jours. Ce matin, colère de 
la fille : elle s'était informée du page et venait d'ap- 
prendre qu'il sortait mystérieusement toutes les nuits. 
Où allait-il? chez quelque maîtresse, sans doute. 
Jalousie, fureur, défense de jamais reparaître. Le 
page a juré énergiquement qu'il n'allait chez aucune 
femme ; mais elle a haussé les épaules et a montré sa 
porte. Alors il lui a dit qu'il allait chez l'infant. EUe 
ne Ta pas cru sans preuve. L'amoureux, après lui 



ACTE PREMIER. 163 

a?oir fait promettre solennellement le secret, lui a dit 
de venir le soir même à une maison qu'il lui a indi- 
quée, et qu'il lui ferait voir Tinfant £t voilà, sei- 
gneur alcade, à quoi servent les femmes. 

L^ALCADB. 

Partout où il y a une femme, il y a la perte d*un 
homme. 

ESTBBAN. 

G*est pourquoi, ce soir, quand le page a ouvert à la 
fiUe, c'est moi qui suis entré. Dix hommes m'accom- 
pagnaient à distance. Le page a crié, j'ai entendu une 
voix dans une chambre voisine, des pas, une fenêtre 
qui s'ouvrait; je me suis précipité, j'ai vu quelqu'un 
qui sautait, j'ai sauté après lui, je l'ai pourchassé de 
rue en rue, et j'allais l'atteindre, lorsqu'il est arrivé 
devant ce palais. La foule était grande sur la place, 
à cause de la fête. Il s'y est jeté. Et voulez-vous que 
je vous dise ma pensée? je crois qu'il est entré ici. 

l'alcade. 
Ici? 

BSTEBAN. 

Il m'a semblé le voir se glisser dans un groupe qui 
entrait. 

l'alcade, rient. 

Chez dona Beatriz de Laral L'asile serait singuliè- 
rement choisi. 

BSTBBAN. 

Il n'avait pas le choix. La première porte ouverte a 
été la bonne. 



164 LES FUNÉRAILLES DE L*HONNEUR. 

L^ALGADB. 

En ce cas, il est à nousl Va vite et reviens avec des 
hommes. Tu les laisseras d'abord aux portes, et tu 
viendras m'avertir. Tu es un bon chien de chasse.Ya. 
— EstebanI II va probablement faire avertir dona 
Florînde. D payera quelque valet. Si elle allait accou- 
rir ici, elle pourrait nous être utile. Fais surveiller 
sa rue. Va maintenant. (Bsteban sort.) 

l'alcade, leul. 

Ah ! infant don Manuel 1 Le roi ne dira plus que Je 
ne sais pas mon métier. Cache-toi dans la foule ou 
dans les jardins, tu ne m'échapperas pas. (uiort.— Bitra 

don Jorge de Lara; doaa Beatriz le sait.) 

SCÈNE IL 

DOfiA BEATRIZ, DON JORGE. 

D0!ÏA BEATRIZ. 

OÙ t'en vas- tu 7 

DON JORGE. 

Je ne m'en vais pas, ma mère. Je viens seulement 
respirer un peu sur cette terrasse. 

DOf«A BEATRIZ. 

J'y viens avec toi. Mes invités comprendront qu'une 
mère qui revoit son fils après deux ans a bien 
le droit d'être un peu avec lui. Sais-tu combien cela 
dure, deux ans? Non, tu ne le sais pas; ce n'est pas 
aussi long pour les fils que pour les mères. Cette 



ACTE PREMIER. Ifô 

guerre d^Aragon ne finira donc jamais I La nuit, Je me 
réveillais en sursaut et j'entendais distinctement 
rhorrible bruit des épées. Quand tu as été blessé, je 
ne recommencerais pas la semaine que j'ai eue. Tout 
en tremblant, j'étais fière. Capitaine-grand, à ton âge I 
On ne parlait plus que de toi. On disait : Il a traversé 
telle rivière; il entrera demain dans telle ville; et tu 
y entrais le soir. On ne savait plus que ton nom. Mol, 
ce qui était ma meilleure joie, c'était ton humanité 
envers les enfants et les femmes. Mon Jorge ! le jour 
où tu as sauvé ces malades d'un village incendié, 
j*ai presque remercié Dieu de notre séparation. Mais 
à présent, c'est assez. Me t'imagine pas que tu pourras 
repartir bientôt; je t'ai repris, je ne te rends plus. Je 
ne vais pas être une mère facile. Je vais être très 
méchante, je ne vais plus vouloir me passer de toi. 
— Allons, il faut que je retourne à ma fête. Suis-je 
folle d'avoir donné une fête pour ton retour! Nous ne 
nous appartenons plus. Je retrouve mon fils, je le par- 
tage avec Sévillel Oh! demain nous nous enferme- 
rons, je t'aurai à moi toute seule, je serai avare de 
toi. Mon Jorge! quel bonheur de te ravoir! Je te 
trouve grandi. Tu ne rentres pas avec moi? 

OOH JORGE. 

Tout à l'heure. 

DOfik BBATRIZ. 

Tout de suite. Je voudrais ne pas perdre une minute 
de toi. Et toi, tu n'as donc pas besoin de ta mère ? 
Non. Tu n'es pas très content de me revoir. Tu ne ris 



166 LES FUNÉRAILLES DE L'HONNEUR. 

pas. Mol, tiens, je ris et je pleure. Viens, tu as assez 
respiré. Tu n'es pas malade? 

DON JORQE. 

Non. 

DO!ÏA BEÀTRIZ. 

Tu n'es pas triste? 

DON JORGE. 

Non. ■ , 

DOfÏA BBATRIZ. 

Tu n*as rien contre moi? 

DON JORGE. 

Contre vous, ma mère! 

DO^k BBATRIZ. 

Ni contre personne? 

DON JORGB. 

Contre personne. 

DOSA BBATRIZ. 

Alors, viens. 

DON JORGB. 

Tout à l'heure. 

DOfiA BEATRIZ. 

Tu vois que tu as quelque chose I Ne cherche pas & 
me tromper. Je t'ai observé ce soir. On s'empressait 
autour de toi, on t'acclamait, les jeunes femmes mon- 
taient sur les bancs pour te voir mieux, Tair s'em- 
brasait de ton éloge: tu restais froid, comme un 



ACTE PREMIER. 167 

homme préoccupé. Et tout à coup tu es sorti et tu 
es venu sur cette terrasse déserte. Dis-moi ce que 
tuas. 

DON JORGE. 

BCa mère, que s*est-il passé ici en mon absence? 

DOf(k BBATRIZ, treiMiUant. 

Que yeux-tu dire? 

DON JORGE. 

Eh bien» oui, j*ai un ennui. Sans grand motif. Mais 
Je suis fAché que don Sanche ne soit pas venu ce 
soir. 

doUa bbatriz. 

Il n^est pas venu? 

DON JORGE. 

(Tétait mon camarade d*enfance. En arrivant, J*ai 
couru chez lui. Je lui ai trouvé un air singulier. Je 
Tai prié A votre fête. Il s*est excusé. 

DOUA BBATRIZ. 

Ah! — n était peut-être engagé. 

DON JORGE. 

« 

J'avais commencé par lui demander ce qu'il faisait 
ce soir. Il m'avait répondu : Rien. C'est quand Je lui 
ai parlé de votre fête qu'il s'est souvenu d'un empê- 
chement. 

D0!ÏA BEATRIZ. 

Il a pu ne s'en souvenir qu'alors. 

DON JORGB. 

Sans doute. J'aurais préféré qu'il pût venir. 



168 LES FUNÉRAILLES DE L'HONNEUR. 

1>onk BBATRIX. 

Que crainfr-tu7 

DON JORGB. 

Je ne sais. Tous connaissez la sévérité de don 
Sanche. Biais pourquoi refuseralt-il de venir chez 
moi? Ce ne peut pas être parce que Je suis revenu 
avant la fin de la guerre. 

DOftA BBATRIZ, TiTeBMiU 

Si! c*e8t à cause de cela! 

DON JORGE. 

filais 11 y a une trêve. 

DO!ÏA BBATRIZ. 

N'importe! Don Sanche est si bizarre I II exagère 
tout C'est à cause de ton retour! certainement! 

DON JORGE. 

Non, ce n'est pas sa raison. Je me rappelle mainte- 
nant que... 

DOliÏA BBATRIZ. 

^ Tu vois qu'on peut se rappeler une chose tout à 
coup! 

DON JORGB. 

Je me rappelle qu'il m'a parlé de mon retour et 
qu'il m'a dit que j'avais bien fait de revenir, n a 
même insisté là-dessus. 

DO!lA BBATRIZ. 

Ah! U a Insisté? 



ACTE PREMIER. 169 

DOH JORGE. 

Oui, il m*a répété plusieurs fois qu'il se réjouissait 
de mon arrivée, que J'avais été absent assez long- 
temps, qu'il ne fallait plus repartir, que ma place 
était ici. 

DOfiA BBATRIZ. 

Il t'a dit que ta place était ici? 

DON JORGB. 

Ainsi ce n'est pas mon retour qui l'a empêché de 
venir ce soir. 

DOtiA BBATRIZ. 

C'est l'engagement qu'il avait ailleurs. Il en avait un 
évidemment. Puisque tu t'es rappelé aussi, toi, ce 
qu'il t'avait dit de ton retour I II avait promis, il ne 
pouvait pas manquer, il est pardonnable; seulement, 
à ta place, je n'irais plus chez lui. Il viendra une autre 
fois. Ou il ne viendra pas. Que nous importe don 
Sanche? Est-ce que la maison est vide sans don 
Sanche? Pour moi, avec toi seul, elle est pleine. Ohl 
je ne demande pas à te suffire, mais je voudrais cepen- 
dant exister un peu pour toi et que, quand tu me 
revois après une si longue absence, tu pusses te con- 
tenter de moi au moins les premiers jours. Nous 
allons rentrer ensemble, et tu vas voir comme on 
refuse de venir chez nous, et la foule t'étouffera pour 
ta peine de trouver la maison vide, et tu seras cordial 
aux acclamations, et tu ne penseras plus à don San- 
che, et tu seras joyeux. Tu sais, je t'ai toujours repro- 
ché d'être trop grave, de ne pas aller avec ceux de 



170 LES FUNÉRAILLES DE L'HONNEUR. 

ton ftge» de faire froide mine aux divertissements, de 
donner à tout T^re figure du devoir. Je te serais si 
reconnaissante d'être heureux I Ohl moi, si ton bon- 
heur dépendait du mien, Je voudrais n^avoir jamais 
un chagrin l Rentrons. 

DOH JORGB. 

Rentrons, ma mère. (Ui font r&n le palali. Dom norind* 
entre précipitamment. En Toyant don Jorge, elle Ta à lai.) 

DOfik FLORINDB. 

Don Jorge t je vous cherchais. 

D0!iA BBATRIZ. 

Dona Florinde! oh! viens! 

DOffA FLORINDB, à don Jorge. 

II faut que je vous parle. 

DON J0R6B. 

fila mère, je vous rejoins. 

DOffA BBATRIZ, à paru 

Cette femme ici! Pourquoi? (buo sort.) 

SCÈNE IIL 

DON JORGE, DOKA FLORINDE. 

DOlÏA FLORINDB. 

Êtes-vous celui que je crois? celui que le péril 
attire? celui qui ne sait pas refuser un service à une 
femme? celui dont Tépée redoutable et bonne est 
toujours de Tavis du plus faible? 



ACTE PREMIER. 171 

DON JORGB. 

Je sols don Jorge de Lara. 

DOftA plorihdb. 

S'il y avait un homme en danger de mort, un mal- 
heureux homme qui, sachant sa tête mise à prix en 
CastiUe, y fût venu cependant; si cet homme était & 
SéviUe, si on Tavait reconnu et dénoncé, si les por- 
tiers des murs étaient avertis, si, espionné, cherché, 
traqué, chassé par toute la meute des alguazils, forcé 
dans sa dernière retraite, Aiyant la nuit dans les rues, 
il allait être pris, être assassiné 1... 

non JORGB. 

Madame, cet homme serait un rebelle. 

doUa florindb. 

Cest rinfant don Manuel. 

DON JOBGB. 

Ah! ce traître 1 

DOfiA FLORINDB. 

Je suis sa femme. 

DON JORGE. 

Vous êtes...? 

DOftA FLORINDE. 

Dona Florinde d'Aguilar. Nous nous sommes mariés 
secrètement. (Test pour cela qu'il est venu & Sévflle, 
malgré moi. 

DON JORGB. 

On m'avait dit, en effet, quMl était venu pour cela, 
et que vous étiez très riche. 



179 LES FUNÉRAILLES DE L'HONNEUR. 

DOfiA PLORINDB. 

Don Jorge I — Yoas allez secourir mon mari. 

DON JORGE. 

Don Manuel? 

DOfiA PLORINDE. 

n le faut. 

DON JORGE. 

Je vous plains, senora, et je me repens de ce qui 
m^est échappé sur don Manuel, puisque vous êtes sa 
femme; mais don Manuel s'est révolté, et moi, je serai 
toujours loyal serviteur du roi. 

DOfik FLORINDB. 

Vous croyez? 

DON JORGE. 

1 

Je crois. 

DOfiA FLORINDE. 

Vous Taimez donc bien, le roi? 

DON JORGE. 

Oui, je Taime. Non pas par reconnaissance et parce 
qu'il m'a fait capitaine-grand de la guerre d'Aragon, 
mais parce que don Pèdre est un vrai roi. Redoutable 
aux mauvais, qu'importe aux bons? La clémence, on 
la lui a arrachée du cœur. Dès l'enfance, don Blanuel 
et les autres bâtards de son père étaient tout; ils sui- 
vaient le roi aux batailles contre les Mores; ils avaient 
les cuirasses brillantes, les clairons, les bannières, les 
hommes d'armes; lui, oublié à Sévllle, il vivait dans 



ACTE PREMIER. 173 

Tombre et dans rhumiliation, seul avec sa mère 
outragée. Et, son père mort, quelles luttes I Obligé de 
conquérir son propre héritage. Tous ses frères contre 
lui. Livré par sa mèrel II a dû se défendre comme on 
Tattaquait, se faire impitoyable, tant pis pour ceux 
qui ont besoin de pitié, les bons n'ont besoin que de 
justice. Et quant k la justice, ceux qui diraient que 
don Pèdre en manque ne se croiraient pas eux- 
mêmes. 

DOfik FLORINDE. 

G*est par amour pour don Pèdre que vous refusez 
de servir don Manuel? 

DOIT JORGE. 

Ce n'est pas seulement par fidélité à don Pèdre, 
c^est par fidélité à la Gastille. Don Manuel a ouvert 
TEspagne à l'étranger 1 

DOftA FLORINDE. 

Vous refusez? 

DON JORGE. 

Jereftise. 

DOfÏA FLORINDE. 

Prenez garde, don Jorge l je peux vous y décider. 

DON JORGE. 

A être le complice de don Manuel? 

DOAA FLORINDE. 

^ le peux. 

DON JORGE. 

^ou8 pouvez m'ôter Thonneur? 



174 LES FUNÉRAILLES Dfe L*HONNEUR. 

DOfiA FLORINDB. 

Je peux VOUS le rendre! 

DON JORGB. 

Vous allez m'expllquer cette parole, doua Florinde! 

Ile rendre Thonneurl Mais non, c'est à cause de ce 

que je vous ai dit de votre mari, vous avez voulu me 

rejeter mon injure. Ne recommencez pas. U y a des 

choses que je ne permettrais pas, môme à une femme 

Ccst que, voyez-vous, s'il y avait jamais sur mon hon- 

neur, je ne dis pas une tache, mais l'ombre d'une 

^ I ombre!.. . Celui qui rêverait, oui, qui rêverait seule- 

j ment, qu'on a touché à mon nom — ferait bien de 

! ne pas me dire son rêve. Et celui qui m'aurait 

' outragé... 

DOfiA FLORINDB. 

Même si c'était don Pèdre? • 

DON JORGB. 

Que voulez-vous dire? 

DOftA FLORINDB. 

Je vous demande ce que vous feriez à don Pèdre? 

DON JORGB. 

> I J'ai deux rois : don Pèdre et l'honneur. Tant qu'ils 
' sont d'accord, j'obéis & tous deux; mais le jour où ils 
ne s'entendraient pas, je n'aurais qu'un roi : Thon- 
neur! 

D0!$A FLORINDB. 

Bien sûr? 

DON JORGB. 

Que savez-vous? 



ACTE PREMIER. 175 

DOfiA FLORIMDB. 

Répondez d'abord. Donc, si Tinfant vous demandait 
de le faire sortir de Séville, vous ne consentiriez 
pas? 

DON JORGE. 

Non. 

DOflA florihdb. 

Et 8*il vous demandait moins? S'il frappait & votre 
porte et vous priait seulement de le cacher dans votre 
palais, jusqu'à ce que je lui aie trouvé une occasion 
de salut? 

DON JORGE. 

Je laisserais ma porte fermée. 

DO^A FLORINDE. 

Et si votre porte était ouverte, et si vous n'étiez pas 
là pour lui dire que votre hospitalité si vantée est un 
mensonge, et s'il avait confiance dans la fierté de 
Totre seuiU et s'il entrait? 

DON JORGE. 

Qu*il ne fasse pas cela ! 

DOfÏA FLORINDE. 

Le livreriez-vous? 

DON JORGE. 

Qu'il ne vienne pas! Hors d'ici, c'est Fennemi de 
Haon pays; chez moi, ce serait mon hôtel 

DOfiA FLORINDE. 

Vous ne le livreriez pas? 



176 LES FUNÉRAILLES DE L'HONNEUR. 

DON JORGE. 

Qu'il ne vienne pas icil 

doAa florihdb. 
Il y est! 

DON JORGB. 

, , Chez mol! lui! Je le défendrai, le misérable 1 Biais il 

y me payera cher ailleurs la nécessité où il me met de 

protéger une félonie! C'est bien. Maintenant, dit^-moi 

vite la chose que vous savez. 

DOfÏA PLORINDB. 

Non. Gehk ne m'est plus nécessaire, puisque vous ne 
livrerez pas Tinfant. 

DON JORGB. 

Mais cela m'est nécessaire, à moi! Texige... (arait à» 

erit dans It palaU.) 

DOlÏA FLORINDB. 

Écoutez! qu'est ce tumulte?... Don Manuel! (Lnn- 

Cuit Mtn en taxant.) 

SCÈNE IV. 

Les Mémbs, L'INFANT, L'ALCADE, ESTEBAN, 
INVITÉS, serviteurs, — pidfDOiiA BEATRIZ. 

l'alcade, ponnolTant rinfiant. 

Esteban! Esteban! (Sataban parait l*épéa à la main et batM la 
paaaafa à IHnCnU La foola daa inTitia aort da palaia et rampUt la tar- 



ACTE PREMIER. 177 

L^ALGADB. 

Infant don Manuel, je vous arrête 1 

DON JORGE. 

Qui parle d'arrêter quelqu'un chez moi 

L^ALGADB. 

Comte, c'est un traître... 

DON JORGE. 

(Test mon palais qui serait un traître s'il livrait ceux 

qui se fient à lui I (L*aloadt fait on figiM à Esteban, qui disparatt. 
— Don Jorge à rinbnt.) VoUS êtes mon hôte. 

l'infant. 
Merci, comte; mais regardez, (ii lai montra Btteiwn qoi 

«t roTona artc ane troupe.) 

DON JORGE. 

« 

Chez moi! des alguazilsl Alcade, tu me payeras 

Cecil (n tire son épée.) 

l'infant. 
Tout serait inutile. 

DON JORGE. 

n n'est pas inutile de mourir pour son hôte l 

DO^k FLORINDB. 

Merci ! 

DON JORGE, & raleade. 

Le sang coulera si tu veux, mais tu ne l'auras pas ! 
I. 12 






178 LES FUNÉRAILLES DE L'HONNEUR. 

L^ALGADE. 

C'est ce que nous verrons, (aoz «itoAiui.) Allons 1 

DON JORGE. 

Mes serviteurs! àmoil les lames hautes! Et vous 
tous! étant invités ici, vous y êtes chez vous; c*est 
donc votre maison qu'on insulta; défendez-la! 

l'algadb. 
Quiconque fait un pas devient rebelle au roi! (tom 

nonlent.) 

DOAA PLORINDB. 

Lftchesl 

DON JORGE. 

Pas môme mes valets! Çà! à qui donc obéit-on ici? 
A qui est cette maison? Je me croyais chez moi! Je 
mettrai le feu à ce palais infâme! (Arinbau) N'importe, 
on ne vous prendra pas ! 

l'algade. 

Qui m'en empêchera? (n f*aTanea aree §«• homiBM.) 
DOlïA BBATRIZ, se précipitant entre don Jorge et ralcade. 

Moi! 

DON JORGE. 

Ah! venez, ma mère! vous voyez ce qu'on foit de 
notre maison? 

DOfïA BBATRIZ. 
Sois tranquille, (sue emmène ralcade enr le dcTant dn théâtre.) 
DOfiA BEATRIZ, bas à ralcade. 

Ne touchez pas à cet homme ! 



180 LES FUNÉRAILLES DE L*HONNEUR. 

perez pas. Ceci vous perd, au contraire. Votre crainte 
est un aveu. 

l'infaht. 

Attendez. — Je vais vous suivre. 

DOftA PLORINOB. 

Gomment! 

l'infant. 

Merci, dona Beatriz; merci, don Jorge. Je vous ai 
laissés me protéger, pour que votre hospitalité restât 
celle qu'elle est. Mais maintenant on ne me prend 
pas, c'est moi qui me livre. 

DOÎÎA FLORINDB. 

Ne te livre pasl 

L*INFANT, bas. 

C'est la seule chance, (aaau) Je montrerai ainsi que 
je n'ai rien à craindre. Mon frère ne me condamnera 
pas sans preuves. Quand un soupçon ose s'attaquer à 
moi, je le regarde en face et je lui fais baisser les 
yeux. 

DON JORGE. 

Cest votre volonté? 

l'infant. 
Venez, alcade, (n son aT«o les «uniaxiii.) 

DOfik FLORINDB. 

Oh! je te sauverai malgré toi! (eiu recarda doo jorge, 

qnf a lai yeox fixés sur sa mère.) 



ACTE PREMIER. 181 

DOftA BBATRIZ, à put. 

Qu'est-ce que Jorge va penser? 

DOfÏA FLORIHDB, Tenant à don Jorge. 

La nuit prochaine, à deux heures, rue San-Jose. 

DON JORGE. 

Pourquoi? 

DOftA FLORINDE. 

Pour savoir comment votre mère fait obéir les 
alcades. 



riN DO PRBIIIBR ACTB. 



ACTE DEUXIÈME 

La Boit; une rue. A gauche, une maison aree un balcon de fer; 

& droite, dea arcadea. 

SCÈNE I. 

A(K^^^ U i'T^,ii^i LE ROI et MUDARRA entrent. 

^ ' ^ MUDARRA. 

NMmporte, altesse, ce n'est pas prudent à vous d^al- 
1er ainsi dans les rues la nuit. 

LB ROI. 

ITes-tu pas avec moi? 

MUDARRA. 

Nous sommes deux; si Ton venait dix? 

LE ROI. 

Bah ! j'ai mon épée — et mon nom. Qui oserait tou- 
cher le roi? Tu t'étonnes, toi More, de me voir faire 
ce qu'ont fait tous tes califes 1 Est-ce que ton Haroun- 
al-Raschid ne passait pas ses nuits dans les rues de 
Bagdad? 

MUDARRA. 

Haroun-al-Raschid n'avait pas vos frères. 



ACTE DEUXIÈME. 183 

'le roi. 

Ohl mes frères I ils ne sont pas à Séville, —excepté 
un, qui aimerait autant ne pas y être. 

MUDARRA. 

Si ce n^est pour vous, que ce soit pour la Gastille, 
à qui votre vie est si précieuse. 

LE ROI. 

G^est pour la Gastille que je sors la nuit. Roi qui 
veille, peuple qui dort. Les malfaiteurs hésitent, sen- 
tant sur eux un regard invisible, et tremblent de ren- 
contrer la brusque apparition du châtiment. Le flagrant 
délit n'a pas eu le temps de s'esquiver, que j'arrive et 
que j'écrase le criminel sur son crime I — D'ailleurs, 
j'ai aujourd'hui une raison de plus pour sortir et pour 
sortir seul. Ne veux-tu pas que j'aille à un rendez- 
vous avec une armée? 

MUDARRA. 

Gelle que vous venez voir ici pourrait venir vous 
voir à l'Alcazar. 

LE ROI. 

Dans ce moment, nous sommes obligés à plus de 
précautions. 

MUDARRA. 

Que craignez-vous? 

LE ROI. 

Moi, personne; mais elle craint son fils. Il ne par- 
donnerait pas à sa mère d'avoir un amant 



184 LES FUNÉRAILLES DE L'HONNEUR. 

MDDARR'A. 



Même le roi? 



Même le roi. 



LE ROI. 



MUDARRA. 

Il y a encore des gens de cette espèce? 

LE ROI. 

Il n*y en a pas beaucoup d'aussi farouches que lui. 
Elle fait bien de se cacher, il serait furieux. Son 
honneur serait capable de tout, même d'un crime. 
C'est un monstre de vertu. 

MUDARRA. 

Ce fils ne vous fait pas renoncer à la mère? 

LE ROI. 

Au contraire. Gela me change un peu, d'aller chez 
une femme avec ce mystère. Je suis excédé de familles 
complaisantes : Maria Padilla m'a été donnée par son 
oncle; Aldonza Goronel m'a été envoyée par son mari. 
Celle-ci se lève en tremblant, se glisse dans une mai- 
son discrète et frissonne pour un rien, comme une 
fillette à son premier rendez-vous; jusqu'à présent, 
mes maîtresses n'avaient peur que de moi. 

MUDARRA. 

Si elle a cette terreur de son fils, comment sort- 
elle la nuit? 

LE ROI. 

Elle ne sort pas. Cette maison communique à la ter- 
rasse de son palais. Elle n'a qu'une porte à ouvrir. 



ACTE DEUXIÈME. 185 

— J*entre; elle m^attend. Ne reste pas ici, on pour- 
rait te remarquer; promène-toi plutôt au bout de 
la rue; n'approche que si c'est nécessaire. — Je te 
recommande surtout d'empêcher tout ce qui ferait 
du bruit, tout ce qui attirerait l'attention. — Ne crains 
pas pour toi; si l'on t'attaquait, appelle, j'accourrais. 

A tout à l'heure. ( U entre dans la maison qui a un baloon.) 

MUOARRA. 

A tout à l'heure I Le temps ne lui semble pas long, 
à lui ! Je vais m'asseoir sous une porte et tâcher de 
dormir, (ns'âoigne.) 

SCÈNE II. 

DONA FLORINDE entre aeeompsgnée d*an bonme de qua- 
rante-cinq à einqaante ans, balafré, Téta d'un reste d*babit de 
fuerre raocommodé grossièrement. 

DOfiA FLORINDE. 

Zorzo! VOUS avez bien compris? 

ZORZO. 

Parfaitement. 

OO^A FLORINDE. 

Aussitôt que vous nous verrez nous cacher derrière 
ces piliers... 

ZORZO. 

Soye2 calme. Mais il est entendu que je n'irai pas 
plus loin que les paroles. 



186 LES FUNÉRAILLES DE L'HONNEUR. 

DOfiA FLORINDB. 

Ge sera suffisant. 

ZORZO. 

G^est que, si vous aviez besoin de mieux» vous n^au* 
riez qu'à y mettre le prix. 

DOSA FLORINDB. 

De mieux? jusqu'où iriez-vous donc? 

ZORZO. 

Jusqu'au fond de votre bourse. 

DOfïA FLORINDB. 

Vous frapperiez? 

ZORZO. 

Je fais tout ce qui concerne mon état. 

DOfÏA FLORINDB. 

Vous frapperiez qui je vous dirais? 

ZORZO. 

Vous en doutez? je vois qu'on ne m^a pas surfkit. 
Et puis c'est le délabrement de mon habit. Vous me 
voyez mal harnaché, et alors vous avez pauvre opi- 
nion de moi, vous ne me croyez pas capable de tuer, 
vous me méprisez. 

DOSA FLORINDB. 

£xcusez-moi, mon cher Zorzo; je ne vous connais- 
sais pas. Ge matin je cherchais quelqu'un qui me ser- 
vit cette nuit, on vous a indiqué à moi, je vous ai 
proposé un marché, vous avez accepté... 



ACTE DEUXIÈME. 187 

ZORZO. 

En rougissant. Me déranger pour si peu! Il faut 
que la misère des temps soit grande pour que le 
capitaine Zorzo en tombe à ces frivolités. Je suis capi- 
taine. Mon métier est de recruter des hommes, de 
les équiper et de les conduire aux princes qui sont 
en guerre. La bataille d'Âlmona m'a ruiné. J'avais 
cent hommes, tous habillés à neuf, des cottes de 
maille exquises, des casques effrayants, des boucliers 
où le soleil s'admirait, des lances qui donnaient envie 
d'être embroché. Nous sommes revenus cinq! Je ne 
me consolerai jamais ^e la perte de tant d'armures. 
Les hommes, ce n'est rien ; mais le champ de bataille 
est resté aux Âragonais, qui ont déshabillé mes morts. 
Ah! mes beaux justaucorps! ah! mes jambières ché- 
ries! Les cinq armures que nous avons rapportées 
sont comme vous voyez la mienne, trouées, hachées, 
éventrées; les brassards sont en guenilles et les cottes 
sont en miettes. J'ai fait démon casque une écumoire. 
Vous comprenez, senora, que je n'ai qu'une idée : 
retourner à la frontière, reprendre aux Aragonais ce 
qu'ils m'ont volé, leur arracher tous leurs vêtements; 
la nuit, j'ai des rêves où je vois les Aragonais tout nus! 
Mais il me faudrait une troupe. Ce n'est pas la troupe 
qui m'embarrasse, c'est l'équipement. On n'a pas de 
fer sans argent. C'est ce qui vous explique pourquoi 
mon épée est plus longue que mes scrupules. Je fais 
tout ce qui se paye. Mais quelle chute pour moi, qui 
tenais la campagne, qui me louais aux princes, qui 
recevais les belles rançons, qui pillais les châteaux. 



188 LES FUNÉRAILLES DE L'HONNEUR. 

qui forçais les femmes ! Je me loue maintenant au 
premier venu, j^appartiens aux querelles privées, aux 
choses de famille, aux brouilles de ménage, je venge 
les maris trompés, je fais épouser les filles séduites, 
je protège la vertu, pouah! 

DORA FLORINDE. 

Vous frapperiez qui je voudrais? 

ZORZO. 

Qui V0U3 voudriez, — excepté le roi. 

DOfik FLORINDE. 

Ah! excepté le roi! 

ZORZO. 

Ça va sans dire : si je le touchais, je serais excom- 
munié. 

DORA FLORINDE. 

Vous tenez à votre âme 1 et votre métier est le 
meurtre! 

ZORZO. 

Oh ! chaque fois que je tue, je vais bien vite m'en 
confesser. 

DOKA FLORINDE. 

Et si vous étiez tué vous-même, et que vous n'eus- 
siez pas le temps d'aller chercher Tabsolution? 

ZORZO. 

Je me confesse toujours de deux ou trois meurtres 
d'avance. 

DOfÏA FLORINDE. 

Il me suffit que vous fassiez ce qui est convenu. 



ACTE DEUXIËMJB. iS9 

Taperçois celui que j'attendais; allez» et venez quand 

il sera temps, (zono l'éloigae. Panlt don Jor^.) 

SCÈNE IIL 

DON JORGE, DOSâ FLORINDE. 

DOSA FLORINDE. 

Vous savez ce qui est arrivé depuis hier. L*infant 
s^est livré au roi, ce frère Ta condamné, on Texécu- 
tera demain, je ne veux pasl Avez-vous un moyen de 
le sauver? 

DON JORGE. 

Bladame, ce n'est pas cela que je suis venu écouter. 

DOf^A FLORINDE. 

Ce que vous êtes venu écouter, vous rapprendrez 
assez tôt. Je voudrais n'avoir pas besoin de vous le dire I 
Un moyen 1 J'en aurais bien un si vous vouliez. Ouvrir 
une prison, forcer une porte de ville, jeter l'infant 
dehors avec un cheval, des éperons et une épée, 
qu'est cela pour vous, accoutumé aux assauts et aux 
batailles? Hier, je vous contemplais. Le nombre ne 
vous gêne pas. Seul contre tous! et ils ont reculé. Ce 
n'est pas votre mère qui a décidé l'alcade, c'est vous. 

DON JORGE. 

Vous avez pensé, sans doute, que j'exigerais la 
preuve? 

DOHk FLORINDE. 

Il le faut donc? Ce sera infftme; mais ce sera votre 



190 LES FUNÉRAILLES DE L'HONNEUR. 

faute, rai fait ce que j*ai pu; j'ai t&ché de secourir 
mon mari autrement. On me le tue, je ne vois qu'une 
chose : c'est que, si don Pèdre mourait, mon mari ne 
mourrait pas. Il régnerait. Biais moi, je ne suis qu'une 
femme, je frapperais mal. Tai eu beau tout oinrir, 
personne n'a voulu me servir contre don Pèdre. Alors, 
je me suis dit qu'il faudrait quelqu'un à qui don 
Pèdre eût fait un tel outrage qu'il n'y eût plus de roi, 
qu'il n'y eût plus qu'une offense et une épée. Vous 
punirez l'insulteur, je vous connais, mon mari vivra. 
Biais j'aimerais mieux qu'il vécût par un autre moyen. 
Ne me forcez pas à cette action. Faites que l'infant ne 
meure pas, et oubliez ce que je vous ai dit hier. Té- 
tais folle, voulez-vous? 

DON JORGE. 

^attends que vous me parliez. 

doSa florinde. 
Biais je vous parle, don Jorge! 

DON JORGE. 

Non. Hier, vous me dites que je n'ai plus d'hon- 
neur, et, ensuite, que vous avez un secret à me révé- 
ler. Vous me faites venir la nuit, comme si ce secret 
redoutait le soleU. Et quand j'arrive, plein d'inquiétude 
et de colère, vous me racontez je ne sais quoi, la 
mort de l'infant, des choses insignifiantes. Que m'im- 
porte votre infant? Je ne suis pas venu pour causer 
de votre infant. Vous m'avez mal parlé de mon 
honneur. Vous allez me dire ce que vous savez, et 
vous allez m'en donner la preuve. Je le veux, enten- 



ACTE DEUXIÈME. IIH 

dez-vousl Dona Florinde, c'est un homme sombre qui 
est devant vous. Le secret et la preuve! Tout de suite! 
Votre infant, je lui pardonne, il m'est Indifférent, je 
Taime beaucoup, mais, si vous prononcez son nom 
encore une fois, j'irai le poignarder dans sa prison ! 

DOÂA FLORINDE. 

Ah! vous le voulez. 

DON JORGB. 

Oui, je le veux! 

DOJÏA FLORINDE. 

Eh bien! 

DON JORGE. 

Eh bien? 

DOf^A FLORINDE. 

d Vous avez votre épée? 

DON JORGE. 

Oui, je rai! 

DOfÎA FLORINDE. 

Si je ne parle pas, vous n'aiderez pas Tinfant? 

DON JORGE. 

Si vous ne parlez pas, j'aiderai le bourreau ! 

DOfiiA FLORINDE. 

Cest bien. Mettez-vous là, et regardez, (sue le pooMe 

dtrrlAre un pUer.) ZorzOl (zorzo antre. Dona Floriada te caehe 
arae don Jorga.) 



i03 LES FUNÉRAILLES DE L'HONNEUR. 

SCÈNE IV. 
ZORZO, poit MUDÂRRA. 

ZORZO. 
C'est puéril. Enfin! (n va mu le btleon et emye d*7 frim- 

p«r. Betombut. } Oh ! je monterai. Comme je suis lourd 
ce soir! allons, un efifort. Hél houp! Non? Hél houp! 

( Hndarra accourt an brait. } 

MUDARRA. 

Holàl vous! qu'est-ce que vous faites donc? 

ZORZO, p«ndo en Tair. 

Quelqu'un? tant mieux : vous allez m'aider. 

MUDARRA. 

A quoi? 

ZORZO. 

A escalader ce balcon. 

MUDARRA. 

Pourquoi faire ? 

ZORZO. 

Vous êtes curieux. Biais c'est juste, puisque je vous 
demande un service, je vous dois une explication. 

(n M laiue tomber for Madarra.) 

MUDARRA. 

Eh bien ? 



AGTB DEUXIÈME. m 

ZORZO. 

Est-ce que vous n^avez jamais eu envie» vous, de 
coucher sur un balcon ? 

MUDARRA. 

Quelle est cette plaisanterie ? 

ZOAZO. 

Ge n*e8t pas une plaisanterie. Je trouve sérieuse- 
ment que, dans les belles nuits d*été, il n*y a pas de 
meilleur lit qu'un balcon. On n*y étouffe pas comme 
dans une chambre. On a pour couverture Tazur et 
pour chandelle la lune. Quand on s*endort, on est 
tenté de souffler les étoiles. 

MUDARRA, A part. 

Est-ce un ivrogne ou un fou? 

ZORZO. 

Je cherchais donc un balcon qui fût à ma portée. 
Celui-ci me va ; il est bas et d'une serrurerie agréable. 
U a la forme d'un berceau; j'y dormirai comme un 
enfant. Je lui décerne ma personne. 

MUDARRA, A part. 

Si j'y consens I 

ZORZO. 

Seulement, je ne sais pas ce que j'ai ce soir, je pèse 
un bœuf. Par bonheur, vous voilà; vous allez m'aider. 

MUDARRA. 

Je vais vous aider à passer votre chemin. 
I. 13 



i' 



m LES FUNÉRAILLES DE L'HONNEUR. 

ZORZO. 

Vous dites ? 

MUDARRA. 

Je dis que Je vous défends de monter là. 

ZORZO. 

Et de quel droit me le défendez-vous ? 

MUDARRA. 

Du droit du maître. Cette maison est à moi. 

ZORZO. 

Allons donc ? 

MUDARRA. 

Comment I allons donc ! 

ZORZO. 

Vous me ferez croire que, si ce balcon était à vous, 
vous iriez dormir sous une porte I 

MUDARRA. 

Sous quelle porte ? 

ZORZO. 

Je ne vous ai pas vu» n'est-ce pas ? vous n'étiez pas 
couché là» dans la rue ? 

MUDARRA. 

Je vous répète que cette maison est à moi. 

ZORZO. 

Je vous répète que cette maison n^est pas à vous. 

MUDARRA. 

Qu'elle soit à moi ou non» j'entends que vous vous 
en alliez. 



ACTE DEUXIÈME. 105 

ZORZO. 

Ceci n'est plus une raison. 

MUDARRA. 

Cest un ordre. 

ZORZO. 

Je réponds aux raisons avec des raisons, et aux 
ordres avec ma dague. 

MUDARRA. 

Soit. 

ZORZO, dégainant. 

Du bruit tant que vous en voudrez ! 

MUDARRA, à part. 

Ah I du bruit? C'est justement ce qu'il ne faut pas. 
(a zorao.) Excusez-moi, senor, je n'ai pas eu l'intention 
devons offenser. 

ZORZO, rengainant. 

Je VOUS excuse. Vous allez me faire la courte 
échelle 7 

MUDARRA. 

Causons. Quelle singulière idée avez-vous de cou- 
cher sur un balcon? On ne couche pas sur un balcon. 

ZORZO. 

Vous préférez coucher sous une porte? Chacun 'son 
goût. Le pavé de la rue a ses charmes. Je ne voudrais 
pas humilier le tas d'ordures. 

MUDARRA. 

Je n'ai rien non plus contre les balcons, mais il n'y 



196 LES FUNÉRAILLES DE L'HONNEUR. 

a pas que celui-là. Prenez-en un autre, n'importe 
lequel. Tenez, j'en connais un, près d'ici, très bas, 
on n'a qu'à enjamber, avec un appui pour la tête. 
Venez, je vais vous y conduire. 

ZORZO. 

Merci, mais celui-ci me plaît. 

MUDARRA. 

Quel intérêt avez-vous à choisir précisément celui 
que j'excepte ? 

ZORZO. 

Quel intérêt avez-vous à excepter précisément 
celui que je choisis ? 

MUDARRA. 

Eh bien I oui, j'y ai un intérêt. 

ZORZO. 

Dites-le donc I 

MUDARRA. 

Vous êtes cavalier 7 

ZORZO. 

n ne me manque que le cheval. 

MUDARRA. 

Vous garderiez un secret qu'on vous confierait? 

ZORZO. 

Je garde tout ce qu^on me confie I 

MUDARRA. 

Alors, écoutez. Je vous avoue que vous me gêneriez 
un peu en restant ici. Tai un rendez-vous. 



ACTE DEUXIÈME. 107 

ZORZO. 

Dans cette rue ? 

MUDAARA. 

Dans cette rue. 

ZORZO. 

Avec une femme 7 

MUDARRA. 

Parbleu ! 

ZORZO. 

BeUe? 

MUDARRA. 

oC Gomme le balcon de l'Alcazar I 

ZORZO. 

Pourquoi n'allez-vous pas chez elle? 

MUDARRA. 

Elle a son mari. 

ZORZO. 

Elle est mariée ? 

MUDARRA. 

Oui. 

ZORZO) erolsiBt 1« bni. 

Alors» c'est donc d'un adultère que vous me 
parlez? 

MUDARRA. 

Ëh bien? 



106 LES FUNÉRAILLES DE L'HONNEUR. 

ZORZO, indigné. 

Et VOUS me proposez d'en être complice? Vous 
me demandez d'autoriser votre scandale par mon 
absence et de laisser la place libre à votre concubi- 
nage? 

MUDARRA. 

Senor... 

EORZO. 

Vous m'offensez dans toutes mes pudeurs ! 

MUDARRA. 

Parlez moins haut. 

ZORZO. 

Moins haut? mais je vais crier, au contraire ! Je ne 
soufl^iraî pas que la morale reçoive cet affront I J^ap- 
pellerai tous les voisins au secours du mariage I Je 
vais réveiller toute la ruel A l'aide I à l'aide I 

MUDARRA. 

Veux-tu te taire ? 

ZORZO. 

Au feu 1 à l'amour I (U ramasse des pierres et les jette dans 
U fenêtre du balcon.) 

MUDARRA. 

Tu te tairas ! (u tire son ép6e et Zorao la sienne. Us se 
battent.) 

ZORZO. 

A moi, les maris ! 

MUDARRA. 

A toi, misérable ! (La fenêtre du balcon s*oaTr«. Le roi j 
parait.) 



ACTE DEUXIÈME. iW 

SCÈNE V. 

ZORZO, MUDARRA, LE ROI, vnk DON JORGE, 
DOKA FLORINDE, DONA BEATRIZ. 

LE ROI. 

Un duel! Mudarral — Tiens bon» Madarra, je 
prends mon épée. (n disparaît.) 

DON JORGE, lorlMt dM ptllert. 

Cest la voix du roi ! 

DOfÏA FLORINDB. 

Oui ! (Dona Beatris parait aa balcon aTeo un flambeau et le penehe 
ior la me.) 

DOfiA BEATRIZ. 

Altesse, n*y va pas ! 

DON JORGE. 

Ma mère I 

ZORZO. 

Maintenant, j'ai gagné mon argent, décampons. 

(U ee aaoTe A toates jambef.) 

DON JORGE. 

Ma mère ! 

LE ROI, lortant de la maison, à Hadana. 

OÙ est-il donc ? 

MUDARRA. 

U s'est enfui par là. 



900 LES FUNÉRAILLES DE L'HONNEUR. 

LB ROL 
Poursuivons-le. (lU eourent tprèt Zorzo.) 

DOfiA FLOAINDB, èdoa Jofftf. 

Eh bien I vous le laissez partir 7 

DON JORGE. 

Ma mère 1 



PIN DO DBOlliMB ACTB. 



ACTE TROISIÈME 

La place d« l'AIcaiar. — La Jonr la lèTa. 

SCÈNE I. 

MUDARRA, ESTEBAN. 

MDDARRA. 

Dis à ralcade-majorqu'il peut amener le condamné. 
Le roi est prêt 

ESTEBAN. 

Et Texécution 7 

MUDARRA. 

Quand le roi fera signe à Talcade. 

ESTEBAN. 

G*est bien, (n l'an Ta par la fond da la place. Kodarra rentra 
dana l*Aleaiar.) 

SCÈNE IL 

DOSA BEATRIZ, MARTIN DIAZ. 

MARTIN DIAZ, montrant une nalioii. 

Voici une maison d*où vous pourrez voir. 



Wi LES FUNÉRAILLES DE L'HONNEUR. 

DOfiA BBATRIZ. 

Ce sera horrible d*étre là; mais je veux assistera 
rimpression de la foule. Tous ces supplices me font 
trembler pour don Pèdre. On ne volt plus le crime, 
on ne voit que Texpiation. 

MARTIN DIAZ. 

Don Manuel ne vaut pas qu'on le regrette. 

DOlÏA BEATRIZ. 

Non; c'est un traître envers son fjrëre et envers son 
pays. Eh bien! moi-même, qui le connais et qui ai 
plus de raisons qu'une autre pour haïr rennemi du 
roi, je pense qu'il va souffrir et je me sens pleine de 
pitié pour lui. 

MARTIN DIAZ. 

Si don Pèdre a peur des ressentiments... 

DOffA BEATRIZ. 

Peur! don Pèdre! La colère des éléments ne Tem- 
pècherait pas d'être juste. Noble naturel (Test par 
Tadmiration que mon amour a commencé. Il est la 
loi vivante, l'effroi du mal et la confiance du bien. 
Ahl il a bien le droit d'être Juste contre les autres, 
car il l'est contre lui. 

MARTIN DIAZ. 

Contre lui? 

OOlSA BEATBIZ. 

Oui. Ne sais-tu pas l'aventure de la rue du Gandi- 
lejo7 

MARTIN OIAZ. 

Quelle aventure? 



ACTE TROISIÈME. Sf» 

DOfiA BBATRIZ. 

Tu as VU la tête sculptée sans corps ni buste? 

ma'Atin diaz. 
La tête du roi? 

DOf^A BEATRIZ. 

Sals-tu comment elle est là? 

MARTIN DIAZ. 

Comment? 

D09A BEATRIZ. 

Il y a neuf ans, en treize cent cinquante-trois, les 
mes de SévlUe étaient si mal gardées que c'étaient 
des querelles et des meurtres toutes les nuits. Le roi 
cassa Talcade et offrit sa charge à qui la voudrait, 
sous la condition qu'au premier meurtre, si, dès le 
lendemain matin, Talcade n'avait pas cloué la tête du 
meurtrier au lieu même où le meurtre aurait été 
commis, il y clouerait, lui, la tête de Talcade. Un 
homme se présenta. La nuit suivante, le roi était 
sorti selon son habitude, et traversait, seul, la rue du 
Candllejo, quand il fut heurté par un passant. Une 
dispute s'ensuivit, les épées furent tirées, le passant 
tomba. Le matin, le roi fit venir Talcade et lui dit 
sévèrement qu'un meurtre avait été commis dans la 
nuit. L'alcade répondit qu'il le savait. Le roi lui rap- 
pela leurs conventions, et lui demanda si la tête du 
meurtrier était clouée à l'endroit du meurtre. L'al- 
cade répondit que oui. Le roi, stupéfait, s'écria : — Je 
suis curieux de la voiri — Venez! dit l'alcade, et il 
le conduisit rue du Candllejo. La muraille était oou- 



S04 LES FUNÉRAILLES DE L'HONNEUR. 

verte d'un drap noir. Le roi dit : — La tête du meur- 
trier I Alors, Talcade écarta le drap noir, et décou- 
vrit... la tête du roi. Le roi la laissa au mur et 
récompensa Talcade. 

MARTIN DIAZ. 

Que don Pèdre soit Juste contre les autres! Mais 
ces morts publiques ne valent rien. A sa place, j'au- 
rais envoyé deux arbalétriers dans la prison de Tin- 
fant... 

OOftA BEATRIZ. 

Pour que la justice royale eût Pair d'avoir honte I 

Non, l'exécution au grand jour! voilà ce qu'il faut. 

L'échafaud sur cette place et le roi sur ce balcon, 

^ ^\ le condamné et le juge face à face, tout le peuple, et 

Dieu sur tous I 

MARTIN DIAZ. 

Si c'est ce qu'il faut, vous l'avez. 

DO!(A BEATRIZ. 

Je tremble. Entrons. Quand donc les hommes oes- 
seront-ils de s'entr'égorger?... (Dont Barris «t uuûm mu 

•otrent dam la inaiaon.) 

SCÈNE III. 

ZORZO, TROMBALGO. 

TROMBALGO. 

Tenez, capitaine! voyez-vous? voyez*vou87 Oh! le 
bel échafaud! Nous seroi^s très bien ici. Hein, est-ce 



ACTE TROISIÈME. SOS 

superbe? (Um dame paiM ralrto d'an Talêt, Zono la taloa «t la fait 
ialaar par Trombalfo.) 

ZORZO. 

Tu vois cette grande dame qui me salue? sais-tu 
qui c'est? 

TBOMBALGO. 

C'est une de vos maltresses? 

ZORZO. 

Je ne crois pas. C'est une de mes pratiques. Son 
mari revenait de voyage après une absence de deux 
ans; ça la gônait vaguement parce qu'elle était à la 
veille d'accoucher : je suis allé au-devant de son 
mari; j'ai fait vingt lieues, il m'a cherché querelle, 
et je Tai orné d'un coup d'épée suffisant qui Ta cloué 
au lit pour deux mois. De telle sorte que, lorsqu'il est 
arrivé ici, il y avait six semaines que j'avais serré 
l'enfant chez une des nombreuses nourrices que j'ai 
pour ces occasions, et la jeune dame a pu accueillir 
son mari avec tous les transports dus à son état. Et 
j'ai une fois de plus consolidé la paix d'un ménage. 

TROMBALGO. 

Vous avez des nourrices nombreuses? 

ZORZO. 

J'en fais! — Eh bien, c'est assez agréable de ren- 
contrer, chaque fois qu'on sort, quelqu'une de ses 
bonnes actions : une femme dont on a estropié le 
mari, une fille compromise qu'on a fait épouser à un 
honnête bourgeois, un héritier impatient dont on a 



906 LES FUNÉRAILLES DE L'HONNEUR. 

hâté ronde. Le bien qu'on a fait est toujours doux k 
la conscience. Allons I la vertu a du bon. 



SCÈNE IV. 

DOS A FLORINDE entre, mie Ta de groape en froope. 
DOfiA FLORINDE, à on groape. 

Il va donc périr, celui qui voulait vous débarrasser 
des étrangers I C'est un Anglais qui est grand porte- 
bannière du roi» c'est un More qui est capitaine des 
arbalétriers du roi, c'est un juif qui est trésorier du 
roi. Tout le monde est chez soi en Gastille, excepté 
les Castillans. L'infant voulait que vous fussiez chez 
vous dans votre ville. 

ZORZO, à part. 

Cest pour cela qu'il appelait les Français. 

(Le ffroope te disperse mu répondre.) 
OOftA FLORINDE, à on aibocnopo. 

Si on VOUS avait égorgé votre mère, à vousl Eh 
bien, on lui a égorgé la sienne, dona Leonor de 
Guzman, dans le chAteau de Talavera. Quand il s*en 
serait souvenu? C'est donc un crime d'être bon fils? 
Vous l'assassinerez parce qu'il a été bon fils? Mais 
personne n'a donc eu de mère, ici! 

(Le groupe l'éloigiie*) 
ZORZO, baa à done florlnde. 

Prenez garde, madame, il y a des alguaiils dans la 
foule. J'ai reconnu Esteban. 



ACTE TROISIÈME. SOI 

DO!}A FLORINDE. 

(T^t VOUS, ZorzoT Ayez un bon mouvement. Toutes 
les compagnies que vous voudrez, Je vous les équi- 
perai. Enlevez Tinfant. 

ZORZO. 

A deux? 

DOIDA FLORINDE. 

Qu*un seul montre Texemple, mille suivront 

ZORZO9 à Itovabélgo. 

En es-tu? 

DOftA FLORINDE. 

Vous fixerez vous-même le prix. — Est-ce dit? 

TROMBALGO. 

Ahl bien, non, tiens I si nous enlevions Tinfant, alors 
nous ne le verrions pas exécuter! 

DOSA FLORINDE. 

Bfisérable I 

ZORZO. 

D'ailleurs, senora, ce serait une folie, nous ne réus- 
sirions qu'à nous faire hacher en morceaux. Mais le 
roi va se mettre au balcon, vous pourrez lui deman» 
der la grftce de Tinfant. 

DOSk FLORINDE. 

A don Pèdre? pourquoi pas au tigre? (Ramoun dut u 

footo.) 

TROMBALGO. 

Ahl voici le condamné I 



308 LES FUNÉRAILLES DE L'HONNEUR. 

SCÈNE V. 

Les Mêmes. Le oonéfe da eondamné débooehaior la pUee. D'a- 
bord, dM hommef d*arm«s, pnto L*ÂLGAD£ MATOR» poit 
L^INFAMT iTM on prétn, poii le bowreea, paie dei bowBet 
d'année. 

DOKA FLORINDE. EUe perce U foole et te Jette deaa lei braa 

de riniiuit. 

Don Manuel! 

l'ihfant. 

Dona Florinde! (ne se Uennent embraiaét.) 

DOfiA FLORIHDB. 

mon Dieu! ô mon Dieu! 

l'ihfant. 
Gonsole-tol. 

DOftA florinde. 
Le roi va venir, U te fera grâce. 

L*1HFAHT. 

Don Pèdre ne fait pas grâce. 

DO!lA FLORINDE. 

Tu ne mourras pas ! 

L^INFANT. 

Mon ftme ne mourra pas, et c'est ce qui m'épou- 
vante. Oh I comment vais-Je être reçu dans la vie 
nouvelle où j'entre? Prie Dieu pour mol, ma Florinde. 
J'ai mérité mon sort. 



AGTB TROISIÈME. iOd 

DOflA PLORIHDB. 

Non! 

l'infant. 

Si ! Oh 1 comme, du point où Je suis, on voit autre- 
ment les choses de la terre I Gomme je le maudis 
Qf maintenant, ce sang royal qui m'a livré aux mauvai- 
ses pensées, et qui, en me promettant le trône, m'a 
6té le ciel I Gomme j'aurais eu intérêt à être le pauvre 
laboureur qui arrache durement sa bouchée de pain 
au sol avare I 

l'alcade. 
Infant!... 

DOftA PLORINDB. 

Non! 

l'alcadb. 
Afadame, c'est l'heure. 

doKa florindb. 
Je ne veux pas I 

l'alcadb, aux hommes d'armei. 

Séparez-les. 

DOfîA FLORINDB. 

Non! G'est horrible I — Ah I tous ces bourreaux ! 

Assassins I Ah I (Lm hommes d'armée Varraobent dee bras de 
rbfhnt et la maintiennenu) 

l'alcade. 
Allons ! 

L*INFANT. 
Adieu, dO&a Florinde... Adieu, (n passe aree reseorte.) 

I. 14 



310 LES FUNÉRAILLES DE L'HONNEUR. 
DOAA FLORINDB, MX bomoMi d'armei. 

L&chez-moi I 

ZORZO. 

Madame, voici le roi sur le balcon. 

SCÈNE VI. 
DONA FLORINDE, ZORZO, TROMBALGO, tor u 

place. LE ROI parait lor le balcon de TAlcaiar. Derrièra lui, 
toute la conr, en grand costume, encombrant le balcon et lei Mllat. 

LE ROI. 

Peuple de Séville ! vous allez assister au chàtiinent 
de rinfant don Manuel. Parce que j'ai vengé ma mère 
sur la leur, les bâtards de mon père rôdent autour de 
ma couronne, prêts à me la dérober si je tourne la 
tête. Bons fils I leur amour filial irait jusqu'à régner I 
Je les punis. C'est mon droit comme homme et 
mon devoir comme roi. Je voudrais épargner Tinfant 
que je ne pourrais pas. Je représente Dieu sur la 
terre où je commande, et je dois récompenser les 
bons et châtier les méchants. Pourquoi Tépargno- 
rais-je ? parce qu'il est mon frère 7 je suis son frère, 
et il ne m'épargnait pas. Oui, ils oublient notre 
parenté pour travailler contre moi, pour me nuire, 
pour me dresser des pièges dans les ténèbres ; mais 
^ quand je les tiens, ils sont mes frères. Ce serait mon 
fils, que j'agirais de même I La justice n'a ni frère ni 
fils. Elle ne connaît personne. Elle ne demande pas 
au crime: Gomment t'appelles-tu 7 La trahison ne sera 



ACTE TROISIÈME. SU 

jamais ma parente. J*ai pour frère le devoir et pour 
fils le bien. 

LA FOULE. 

Vive don Pèdre l 

DO^A FLORINDB. 

A bas Gain I 

ES TE BAN, aeeoaraot. 

Insolente I saisissons-la I 

LE ROI. 

Quelle est cette femme ? 

MDDARRA. 

DonaFlorinde d*Aguilar. On la dit mariée à Pinfant. 

LE ROI. 
QU*On la laisse libre. (Bsteban la laisse. Le roi à dona Florinde. 

Vous êtes la femme du condamné ? 

DOSA FLORINDB. 

De votre frère. 

LE ROI. 

BCadame, je vous excuse. Biais Pinfant a mérité la 
mort. 

DOf^A FLORINDB. 

Non! 

LE ROI. 

J^ai des preuves. 

DOfik FLORINDB. 

Que de preuves ont fait périr des innocents 1 



SIS LES FUNÉRAILLES DE L'HONNEUR. 

LB ROI. 
ASS6Z« — AlCftde... (Hoarêmtnt dani la foalo.) 

DOftA FLORINDB. BUo ▼« regarder aa fond de la plaoe, 
poil revient préoipitamment, égarée et aombre. 

Eh bien, frappez ! celui qui frappe son frère sera 

frappé par son frère I (Elle tombe à genoax ot te ooaTre de ton 
▼oile. — Moment d'attente. Tout à coop la fbnle ponaee un ori.) 

TROMBALGO. 

Déjà fini I (a zono.) 11 n'y en a pas d'autre? 

ZORZO. 

Pas pour aujourd'hui. 

TROMBALGO. 

Non, car le roi a quitté le balcon. Tiens, il sort de 
TAlcazar. Pourquoi? 

ZORZO. 

Pour te voir mieux. 

(Le roi parait eor la plaee aTeo Modarra et des •eignenrc.) 

LE ROI. 

Allons dans la ville. C'est le moment de me montrer 
partout. Il sied que mon action ne craigne pas le 
regard de mon peuple. 

DOfiA FLORINDB. 



Altesse I 



Encore ! 



LB ROI. 



DOfiA FLORINDB. 

Vous m'avez pris sa vie, me prendrez-vous aussi 
son corps ? 



ACTE TROISIÈME. 213 

LE ROI. 

Son corps 7 

DOftA FLORINDE. 

Je désire le porter hors de Séville, dans le tombeau 
quMl s*était fait bâtir lui-même. 

LE ROI. 

Soit. Les rois ni les lions n'ont affaire aux cada- ^ 
vres. Est-ce tout ? 

OOfïA FLORINDE. 

Votre Majesté est si redoutable que môme les amis 
de Tinfant n'oseront pas raccompagner, si vous ne 
leur permettez pas d'y venir masqués. 

LE ROI. 

Je le leur permets ; et je défends que personne les 
inquiète ou les épie. Maintenant, allons. Peuple, j'ai 
jugé don Manuel; que Dieu juge mon jugement. ^ 

(Il sort.) 

DOfÏA FLORINDE, à la foale. 

Vous entendez ? Cette fois, la piété envers les morts 
ne sera pas punie. S'il y a parmi vous des amis de 
Tinfant, qu'ils me suivent I (bu« s*ên ▼« da eàié do rtena- 

faod.) 

TROMBALGO, à Zoreo. 

Allons-nous avec elle 7 

ZORZO. 

Pourquoi faire 7 

TROMBALGO. 

Un enterrement masqué, ce sera curieux I 



k 



Si4 LES FUNÉRAILLES DE L'HONNEUR. 

ZORZO. 

Nous avons assez donné à Tamusement. Il est temps 
que je rentre; ceux qui auraient à me proposer 
quelque affaire ne sauraient pas où me trouver. Ces 
décapitations sont bonnes pour distraire un moment, 
{ mais occupons-nous maintenant d'affaires sérieuses. 
Viens. |ui putMit.) 

SCÈNE VII. 

ParaiMent DOKA BEATRIZ, masquée, coiffée 'd*an chapeau 
d*)ioiiiino et enreloppée Juiqa'attx pieds, et MARTIN DIAZ. 

DOKA B8ATRIZ. 

Ne sors pas encore , qu'on ne nous voie pas en- 
semble. 

MARTIN PIAZ. 

Vous parmi les amis de Tinfant I 

DOfiA BEATRIZ. 

La douleur de cette femme m'épouvante. Il faut que 
je sois là I 

MARTIN DIAZ. 

Si vous étiez reconnue I Après la défense du roi, 
aucun alcade n'osera les faire suivre. 

DOf^A BEATRIZ. 

Je ne parlerai pas, mais je veux entendre ce qu'ils 
diront. 

MARTIN DIAZ. 

Oh I je veillerai sur vous I 



ACTE TROISIÈME. 215 

DOfÏA BEATRIZ. 

Laisse-moi. (HarUo Diaz mtre dans la maison. Entrant qaatra 
naaqoaa. portant le eorpi de rinfint lor un braneard. Derrière eox, dona 
ftorinde.] 

doISa florinde. 
Quatre seulement I on n*est pas très brave à Se- 

ville ! (Un cinquifeme rient marcher prèa d'elle.) Cinq I je COm- 

mence à trouver que c'est beaucoup I (Dona neatriz la 
rejoint.J Eucorc un l En tout sept cœurs fidèles. don 
Manuel ! est-ce assez pour te venger ? 

DOSA BEATRIZ, à part. 

C'est un de trop I 



PIN DU TROISliMB ACTB. 



ACTE QUATRIÈME 

Un eareau. 

SCÈNE I. 

• AG USTIN et DIONIS9 ohaooB on matqiM à 1« main. Dionis 

refarde à une porte. 

AGUSTIN, à Toix besM. 

Eh bien ? 

DIONIS. 

Ils vienneût de descendre le corps, et le prêtre 
commence les prières. 

AGUSTIN. 

Si Ton nous surprenait ? 

DIONIS. 

M^avons-nous pas des masques ? nous les mettrions, 
et on nous prendrait pour des amis de Tinfant arri- 
vés en retard. 

AGUSTIN. 

Reconnais-tu dona Beatriz ? 

DIONIS. 

Non. 



ACTE QUATRIÈME. 317 

A6USTIN. 

Faisons bien attention. Au moindre danger, il fau- 
drait appeler Martin Diaz. 

DIONIS. 

Dis donc, Agustin, sais-tu la réflexion que je faisais 
là tout àTheure? 

AGUSTIN. 

Non. 

DIONIS. 

Voici un tombeau commencé il y a plus de six ans; 
on Ta quitté, on Ta repris, on Ta terminé hier ; bon. 
Tant qu'il n'a pas été près d'être fini, Tinfant a vécu 
tranquille, il a été puissant, il s'est bien porté. Au 
moment juste où son tombeau est achevé, il meurt* 
Ne trouves-tu pas cela prodigieux ? 

AGUSTIN. 

Au contraire, je trouve cela tout simple. 

DIONIS. 

Comment ? 

AGUSTIN. 

Veux-tu que je te dise une chose ? Si j'étais riche, 
je n'emploierais pas les sculpteurs à me faire mon 
tombeau. 

DIONIS. 

Pourquoi? 

AGUSTIN. 

Parce que le tombeau est la moitié de l'enterre- 
ment. 



218 LES FUNÉRAILLES DE L'HONNEUR. 

DIONIS. 

Et puis ? 

AGUSTIN. 

Ris, si tu veux; mais moi, je suis persuadé que vous 
mourez plus tôt quand vous avez dans la terre un trou 
qui vous invite, qu'on a creusé pour vous, auquel 
vous vous devez. Est-ce que personne a jamais su 
pourquoi nous mourons? A moins de croire que tout 
arrive par hasard, il faut bien admettre que, princes 
comme manants, la nature nous met où nous sommes 
utiles. Cette vérité reconnue, Tinfant n'était-il pas 
insensé de faire que sa mort servit? A boucher un 
trou, je ne te dis pas non; mais à quoi servait sa 
vie? Quel homme, si largement important qu'il se sup* 
pose, fera jamais dans le monde un vide de six pieds? 
Dieu compare en silence le vide que vous laissez sur 
terre et celui que vous comblez dedans, et, le sépulcre 
étant plus grand que l'œuvre, il vous y jette. L'in- 
fant n'avait aucun motif de mourir, à vingt-cinq ans; 
il n'avait pas de maladie; mais il avait son tombeau. 
Il n'a pas pu résister à ce grand diable de trou qui 
b&illait en l'attendant. 

DIONIS. 

Après tout, qui sait? Tu as peut-être raison. Lors- 
qu'on a sous les pieds seulement un creux de cent 
brasses, on a le vertige; et l'infant creusait sous ses 
pieds l'éternité. 

AGUSTIN. 

Attention 1 (n ra à la porte.) Les prières sont dites. Us 
viennent par ici. Sortons, (iis sortent.) 



ACTE QUATRIÈME. 210 

SCÈNE II. 
Entrent LES SIX MASQUES, poli DONA FLORIMDE. 

DOfÏA FLORIIIDE. 

£h bienl vous Tabandonnez? Vous vous croyez 
quittes envers lui? C'est là tout votre adieu? 

UN DES MASQUES. 

Adieu, don Manuell Quand je te prenais sur mes 
genoux tout enfant, et que je n'avais déjà plus toute 
la force de l'âge, qui m'aurait dit que tu me précéde- 
rais dans la mort? Celui par qui le fil des jours se 
brise abat aussi aisément la tête brune que la blanche. 
jeune homme 1 c'est un vieillard qui va te pleurer. 

DO!)A FLORIIIDE. 

Pleurer l — Je pleure un ami mort; tué, je le venge! 
J'essuie mes yeux; je n'ai pas de douleur, pour avoir 
plus de haine I — Voyons, vous aimiez l'infant, puis- 
que vous êtes ici. On vous Ta tué, vous êtes des 
hommes, vous ne ferez rien au meurtrier? Il n'y aura 
pas de sang répandu? Ohl n'être qu'une femme! 
Quoi! don Pèdre aura égorgé son frère, votre prince, 
votre ami, et il continuera de vivre, il fera ce qu'il 
faisait hier, il aura les fanfares, la joie, les cavalcades, 
la Gastille à ses pieds! Non! Je ne le veux pas! Taf- 
firme que cela ne sera pas! Je jure que l'infant ne res- 
tera pas sans vengeance comme un mendiant qui n'a 
personne après lui ! Je jure que vous n'êtes pas ceux 
qui laissent leur seigneur assassiné s'en aller sous la 



220 LES FUNÉRAILLES DE L'HONNEUR. 

terre sans que le meurtrier Ty suive l Vous n^êtes pas 

tous des lâches! Sur six hommes, il y a un homme! 

Il y en a plus d*un! Debout, ceux qui ont du cœur! — 

<^ Que ceux qui veulent tuer don Pèdre viennent à moi! 

(On dét maïquM fort def raoct.) Un Seul ! N^impOrtC, tU OS 

un homme. Mets-toi à part. Ne parle pas, ta voix 
pourrait te faire reconnaître. Merci. Nous causerons 
tout à rheure. Si tu as besoin de ma vie, prends-la. 
(adx aatrei.)Vous n'en étes pas, vous? Soit. Vous ne 
voulez pas du poignard, mais vous voudrez peut^tre 
bien de Tépée? Je ne vous connais pas, mais vous étes 
sans doute des riches-hommes; vous avez des servi- 
teurs, des hommes d'armes, des paysans ; indignez-les! 
Crénelez vos châteaux, fermez vos villes, faites la 
guerre! Vengeons Tinfant chacun à notre façon; 
ayons chacun notre but : vous cinq, la Gastille d&- 
bo.ut; nous deux, don Pédre couché! Est-ce dit? 

UN DBS MASQUES. 

Oui! 

DO A A PLORINDB, au masqua qui ait à part. 

Toi, tu n^as pas besoin de promettre, ne parle 
pas. (aux cinq aotrat.) Vous, c'cst promis? VOUS le jurez? 

QUATRE MASQUES. 

Oui! 

DOfïA FLORINDE. 

Tous? 

LES QUATRE MASQUES. 

Oui! 

DOÂA BEATRIZ. 
Non! (EUa arraeba son masqua.) * 



ACTE QUATRIÈME. 321 

DOllA PLORINDB. 

DonaBeatrizl 

LES QUATRE. 

Taons-la I 

DO!tA BEATRIZ. 

Ahl vous êtes plus braves contre une femme? 

LES QUATRE. 

A mortl (lit Tont M Jeter •» eUe. Grand bruit ta ddion.) 

DOftA FLORINDE. 

Écoutez! (Ltt portes s'oarrent Tlolemment. Hartfai Dias entre 
eTeo dee gent aimés.) TrahlSOUl (Les masqaes reenleat.) 

DOSA BEATRIZ. 

Mes serviteurs 1 Merci, Martin DiazI Saisissez-les. 
D*abord cette femme et cet homme; lui surtout, 
tenez-le bien! A présent, les autres. — Démasquez-les, 

Martin Diaz. (a chaque Tlsage qu'on décourre.) DOU ThibaM 

y Suerol — Ahl riches-hommes 1 ah! félons! — Don 
Romero de Vivero; — mais c'est qu'hier encore il 
demandait quelque chose au roil — Don Galceran Mi- 
nerve; — c'est incroyable! et l'on veut que le roi 
soit clément! — Vous, don Gil Fabien! à votre âge! 
(Tenant an dernier.) Gclui-ci maintenant; l'assassiul 

(Le dernier se démasque lui-même. C*est don Jorge.) 
hOfik BEATRIZ. 
Mon fils! (Elle tombe & la renverse.) 

DOftA FLORINDE. 

Don Jorge! 



293 LES FUNÉRAILLES DE L*HONNEUR. 
DON JORGE, à Hwtin Dias ai èsM geof. 

Je suis votre seigneur. Cette femme et ces hommes 

sont libres, (on Uttse aller dona Floriode et lai riehei-hommea.) 
Emportez dona Beatriz. (pendant qu*oo emporta dona Baatrlx, 
aux riohea-hommaa et i dona Floriode.) VitOl à Chevall avant 

que dona Beatriz ne revienne à elle! Ne rentrez pas à 
Sévillel Dans vos châteaux! 

DOlilA FLORIHDE. 

0ht moi, je reste 1 

DON JORGB. 

Mol, j*irai ce soir à l'Alcazarl Ce soir, le roi et 

le comte seront hommes tous deux. Je donne deux 

^ heures au sort pour décider lequel il veut qui meure. 

(U sort.) 



PIN DU QOATElàllB ACTE. 



ACTE CINQUIÈME 

Dne eov. Aa tond ei à droitt, dM areadM oarertM lur des met. 

A gaache, on palais. 

SCÈNE I. 
ZORZO, TROMBALGO, GHENILGA, ete. 

ZORZO, sortant da palais. 

PstI (Trombalgo et qaatre hommes équipés d*à peu près d'armures 
Tiennent & lui de derrière les arcades.) 

TROMBALGO. 

£h bien? . 

ZORZO. 

Vous connaissez tous don Jorge de Lara? 

TROMBALGO. 

Je crois bien I 

ZORZO. 

Je ne parle pas de son nom, qui est connu de tout 
le monde ; connaissez-vous sa personne? 

TROMBALGO. 

Abondamment. 



m LES FUNÉRAILLES DE L'HONNEUR. 

ZORZO. 



Et les autres? 



Noas aussi. 



CHBIIIL6A. 



ZORZO. 

Bien. Quand dona Florinde m*a dit qu'il s^agissait 
de lui, j'ai eu un moment d'inquiétude. Dona Florinde 
est une fière femme, et capable de propositions ter- 
ribles. Vous savez mon admiration et mon amour 
pour don Jorge. Si elle m'avait demandé de le tuer, 
Je l'aurais fait avec douleur. 11 faut bien travailler, 
mais ça m'aurait coûté beaucoup. 

TR0MBAL60. 

Et à elle« donc ! 

ZORZO. 

Heureusement, dona Florinde ne m'a pas commandé 
le meurtre de mon héros; au contraire. Elle est gen- 
tille, elle me paye une besogne que j'aurais faite pour 
le plaisir. Soyez fiers, enfants ! vous allez avoir l'im- 
mense honneur de protéger don Jorge de Laral 

TROMBALGO. 

Contre qui? 

ZORZO. 

n paraît que des gens ont intérêt à ce que don Jorge 
n'aille pas à TAlcazar ce soir. Quelles gens et quel 
intérêt? Et quel intérêt peut avoir dona Florinde à 
ce que don Jorge y aille? Lorsque je lui ai fait ces 
questions, elle a doublé la somme, et J'ai trouvé la 



ACTE CINQUIÈME. S35 

réponse d^autant meilleare que c^était précisément 
colle que j*espérals.— Maintenant, à l'œuvre ! Don Jorge 
est ici. Chenilga, tu vas aller prendre des homme?, — 
une cinquantaine,— et les échelonner d'ici à TAlcazar. 
Pas de masses qui donneraient réveil; de petits 
groupes; trois ou quatre hommes au plus, assez rap- 
prochés pour qu'un cri puisse se répéter d*un groupe 
à l'autre et au besoin rassembler tout le monde; on 
n'a l'air de rien, on se promène, on cause, on est 
dans la rue, quoi 1 Nous cinq, nous restons, et, dès 
que don Jorge sortira, nous le suivrons à distance, et 
ceux qui voudraient l'approcher de plus près que 
nous, nous les en dissuaderions. S'ils étaient diflOiciles 
à convaincre, à moi tous I et faites ce que vous me 
verrez faire. N'épargnez pas vos peaux, elles me sont 

payées, (a Chenllga.) Va. (Chenllga lort. — lax aatref.) NOUS, 
disperSODS-nOUS dans la rue. (Il sort arec Trombalgo. — Lea 
troia mtrti enamnble.) 

SCÈNE IL 

DONA BEATRIZ, MARTIN DIAZ. 

DOf(A BEATRIZ. 

n est ici, tu en es sûr ? 

MARTIN DIAZ. 

Ten suis sûr. 

DOSA BEATRIZ. 

Ghes dona Florinde! 

I. 15 



2:26 LES FUNÉRAILLES DE L'HONNEUR. 

MARTIN DIAZ. 

n sait que le roi ne sera de facile abord que ce soir. 
Il a jugé plus prudent d'attendre chez dona Florinde 
que chez vous. Quand il ne vous aurait pas vue vous 
exposer aux amis de l'infant pour défendre don Pèdre* 
il doit craindre que vous n'empêchiez son terrible 
dessein par amour maternel, que vous ne le reteniez 
de force. Ne fût-ce que pour éviter vos prières... 

doSa bbatriz. 
11 ne les évitera pas! Je vais entrer et lui parler. 

MARTIN DIAZ. 

A quoi bon? 

DO^A BBATRIZ. 

Je te dis qu'il changera I Ah I pourquoi ne Tai-je pas 
laissé en Aragon? Mais j'avais besoin de mon fils plus 
qu'une autre. Que faire ? 

MARTIN DIAZ. 

Ce que je vous ai dit. 

DOfiA BEATRIZ. 

C'est affreux. 

MARTIN DIAZ. 

Cest le seul moyen. 

DOfiA BBATRIZ. 

Faire saisir mon fils 1 

MARTIN DIAZ. 

Pour le sauver. Un bon chirurgien hésite* t-il à faire 
violence au malade ? Le Guadalquivir est là, la barque 



ACTE CINQUIÈME. 227 

est prôte, il ne sortira pas avant la nuit* il ne faut que 
cinq ou six hommes déterminés, et en trois heures il 
est à Alcala, dans un château dont les gens vous sont 
dévoués et vous obéiront aveuglément. Là, vous aurez 
le temps de lui parler, de le prier, de le persuader. 
Voulez-vous 7 

DOSA BEATRIZ. 

Qu'on porte la main sur lui? Jamais I 

MARTIN DIAZ. 

Alors prévenez don Pèdre, il fera peut-être gr&ce à 
votre fils. 

DOlilA BEATRIZ. 

Il ne ferait pas grâce au sien I 

MARTIN DIAZ. 

En ce cas... 

DO^A BEATRIZ. 

Sais-tu une idée qui me vient ? G*est que don Jorge 
n'était peut-être là que comme j'y étais moi-même, 
par dévouement au roi ? S'il avait fait semblant d'en- 
trer dans leur pensée pour la connaître? Tu as beau 
secouer la tête, il n'est pas naturel que les amis de 
rinfant aient refusé, et que lui, mon fils, tout de suite.. . 
Pourquoi ? quel motif aurait-il? 

MARTIN DIAZ. 

11 lui en faut un bien puissant ! 

DOSA BEATRIZ. 

Il n'en a pas! — Si! il en a un : il aime dona Flo- 
rinde I Oui» c'est cela I Gomment n'y ai-je pas songé 



2^ LES FUNÉRAILLES DE L'HONNEUR. 

plus tôt? C'est après lui avoir parlé, Taatre soir, qu^il 
a pris la défense de Tinfant. Oui, il l'aime. Mais jusque- 
là! jusqu'au meurtre 1 jusqu'à ce meurtre 1 Elle se 
sera promise à lui. Quand le corps de son infant D'est 
pas encore froid, la misérable I Oh l oui, c'est cela. 
Tu le crois, n'est-ce pas ? J'en suis certaine. Pourvu 
que ce soit cela I Dans tous les cas, c'est elle qui le 
pousse. C'est bien, j'entre. Si je ne décide pas Jorge, 

je lui parlerai, à elle I Frappe. (Martin Dlax frappe, un homme 
rétu de noir et i dar visage parait aur le perron.) 

SCÈNE III. 

LES MÊMES, LE PORTIER. 

DO^A BEATRIZ. 

Don Jorge est ici. 

LE PORTIER. 

Don Jorge? 

DOflA BEATRIZ. 

Vous savez bien qui je veux dire. Don Jorge de Lara. 
Il faut que je lui parle. Je vous dis qu'il est ici I 

LE PORTIER. 

Et moi, je vous dis que je n'ai pas quitté cette porte 
et que je ne l'ai pas vu. 

MARTIN DIAZ, à dona Beatriz. 

Cet homme peut, en effet, n'avoir pas vu le visage 
de don Jorge. Pour entrer chez l'ennemie du roi, don 
Jorge aura gardé son masque. 



ACTE CINQUIÈME. 220 

DOSA BEATRIZ. 

Vous u*avez pas vu don Jorge, mais vous avez vu 
dona Florinde ramener un jeune homme masqué? 

LE PORTIER. 

Dona Florinde est la maîtresse de cette maison et y 
ramène qui bon lui semble. Et moi, je suis portier, et 
non espion. 

DONA BEATRIZ. 

Vous ne nierez pas au moins la présence de dona 
Florinde ! Allez lui dire que je veux la voir. Je suis 
dona Beatriz. 

LE PORTIER 

Je vous connais ! 

DOÂ'A BEATRIZ. 

Eh bien, allez. 

LE PORTIER. 

Dona Florinde est avec son désespoir et ne veut pas 
être dérangée. 

DONA BEATRIZ. 

Ahl je verrai quelqu'un! (Appelant.) DonJorgel Jorge! 
11 m'entendra! Jorge! Dona Florinde! Jorge! lUen ne 
répond! Mais c'est un tombeau que cette maison! 

LE PORTIER. 

Oui, votre roi en a fait un tombeau, (ii rentre et ferme 

la porte.) 



230 LES FUNÉRAILLES DE L'HONNEUR. 

SCÈNE IV. 
DON A BEATRIZ, MARTIN DIAZ, pnn ZORZO. 

DO^A BEATRIZ. 

Oh! mais je vais rester dans cette cour Jasqu^à ce 
qu'il sorte! 

MARTIN DIAZ. 

Eh bien, soit. Attendez-le, puisque vous croyez que 
vous aurez de Taction sur lui. Essayez de Tattendrir. 
Mais si vous n'y parvenez pas? 

DOS'A BEATRIZ. 

Je me cramponnerai à ses vôlementsl 

MARTIN DIAZ. 

SMl s'arrache de vos mains? Si vos yeux le voient 
aller à TAlcazar? 

DOUk BEATRIZ. 

Oh! alors, tu feras ce que tu voudras. 

MARTIN DIAZ. 

Il faut donc que je prépare tout, et que je me hftte; 
j'ai à peine le temps. 

DOfÎA BEATRIZ. 

Tu crois que nos serviteurs voudront? 

MARTIN DIAZ. 

Nos serviteurs? Pas un ne vous obéirait. 

DORA BEATRIZ. 

Braves gensi 



ACTE CINQUIÈME. 231 

MARTIN DIAZ. 

On m*2L parlé d'un certain Zorzo... 

(ZoRO Mt Tenu aux cris de dona Beatriz et rade au fond du théâtre. 

ZORZO. 

Zorzo? présent I 

MARTIN DIAZ» & dona Beatriz. 

Yoilà, je crois, mon homme. Daignez vous éloigner 
un instant. 

DORji BEATRIZ. 

On n*agira que sur mon ordre? 

MARTIN DIAZ. 
Soyez tranquille. (Dona Beatriz s'éloigne.) 

SCÈNE V. 

ZORZO. MARTIN DIAZ. 

MARTIN DIAZ. 

Vous êtes Zorzo? 

ZORZO. 
Et VOUS ? 

MARTIN DIAZ. 

Vous ne me connaissez pas 7 ça vaut autant. On 
VOUS a indiqué à moi comme un homme qui peut 
rendre un service. 

ZORZO9 souriant. 

Vous voulez dire vendre ? 



232 LES FUNÉRAILLES DR L'HONNEUR. 

UARTIII DIAZ. 

Je suis UQ mari jaloux. 

ZORZO. 

€r Seulement 7 

MARTIN DlAZ. 

Je Tcspère encore» mais Je voudrais faire une 
épreuve. 

ZORZO. 

récoute. 

MARTIN DIAZ. 

Je voudrais voir la figure jde ma femme si le galant 
disparaissait quelque temps sans dire où il va. 

ZORZO. 

Un enlèvement t 

MARTIN DIAZ. 

Un soir, — ce soir, par exemple, — ?ous vous trou- 
veriez, à dix ou douze, sur le passage du galant. Je 
vous dirais où vous auriez chance de le rencontrer, 
vous Tentoureriez, il crierait, vous le bâillonneriez, 
ça ne serait pas loin du Guadalquivir, J*ai une barque... 
— Connaissez-vous le château d'Alcala? 

ZORZO. 

Je Tai pillé. 

MARTIN DIAZ. 

Vous iriez Ty débarquer. Une fois là. Je me char- 
gerais de lui. 

ZORZO. 

Vous désirez qu*on ne le débarque que là? 



ACTE CINQUIÈME. 233 

MARTIN DIAZ. 

Que voulez-vous dire ? 

ZORZO. 

Je veux dire que c'est bien loin Alcala, et que» si 
J'étais jaloux comme vous Têtes, — vous me paraissez 
trop raisonnable pour Tôtre sans des motifs sérieux, 

— ce n'est pas sur la rive que je débarquerais le 
galant. 

MARTIN DIAZ. 

Vous me répondez de sa vie sur votre tôte ! Et qu'il 
n'ait pas une égratignure I Vous entendez ! 

ZORZO. 

Ne vous emportez pas. Je vous offrais cela par bonté, 
mais je ne tiens pas à tuer. Et puisque vous craignez 
tant qu'on ne froisse les galants de votre femme... 

MARTIN DIAZ. 

Je vous ai dit que j'espérais me tromper. 

ZORZO. 

Calmez-vous. On aura les mains d'une douce vierge. 

— Donc, tel est le service. Et quelle est la recon- 
naissance? 

MARTIN DIAZ. 

Celle que vous voudrez. 

ZORZO. 

Vous savez que la reconnaissance est comme le 
lait : ça doit se boire le jour même. Le lendemain, 
c'est aigre. 



S34 LES FUNÉRAILLES DB L'HONNEUR. 

MARTIN DIAZ. 

Oh I je serais reconnaissant comptant. 

ZORZO. 

Alors, c'est fait. J'ai bien déjà une occupation ce 
soir, mais nous sommes assez de monde pour deux 
besognes. — A quoi reconnaitra-t-on votre con- 
current? 

MARTIN DIAZ. 

Je le désignerai. 

ZORZO. 

Où faut-il que je mette des hommes? 

MARTIN DIAZ. 

Ici. 

ZORZO. 

Ici? 

MARTIN DIAZ. 

Ou plutôt à rentrée de la rue. Le moins en vue que 
vous pourrez. 

ZORZO. 

D'où viendra Thomme ? 

MARTIN DIAZ. 

De ce palais. 

ZORZO. 

Ah çà! est-ce que par hasard celui que vous me 
recommandez serait don Jorge de Lara ? 

MARTIN DIAZ. 

Si c'était lui ? 



ACTE CINQUIÈME. S35 

ZORZO. 

C'est lui 7 

MARTIN DIAZ. 

Eh bien, oui. 

ZORZO. 

Aussi, c'était trop beau, deux affaires comme ça le 
mtoe soir. Ah I massacre I 

MARTIN DIAZ. 

Qu'avez-Yous donc? 

ZORZO. 

Tal, senor, que vous arrivez trop tard. Il y a 
une heure, j'aurais été heureux d'accepter votre 
commande. Mais vous allez voir comment les choses 
se rencontrent. Celui que vous voulez que J'arrôte, 
j'ai précisément promis de le protéger. 

MARTIN DIAZ. 

Vous avez promis I... Combien vous a-t-on donné? 

ZORZO. 

Beaucoup. 

MARTIN DIAZ. 

Je vous donnerai le double. 

ZORZO. 

Senor, vous m'affligez. Trahir une cliente! que de- 
viendrait le commerce? 

MARTIN DIAZ. 

Cest absolu? 



236 LES FUNÉRAILLES DE L'HONNEUR. 

ZORZO. 

Je suis un honnôte homme. 

MARTIN DIAZ. 

N'en parlons plus. Je vais m*adresser ailleurs. 

ZORZO. 

Voilà justement. Ça m'attriste de dire cela à quel- 
qu'un qui allait m'employer et que je regardais déjà 
comme un client; mais, puisque je suis payé pour 
empêcher tout ce qui gênerait le passage de don Jorge, 
et puisque vous annoncez vous-même Tintention d*aglr 
contre lui, je manquerais à mon devoir si je vous lais- 
sais aller. 

MARTIN DIAZ. 

Comment! si vous me... 

ZORZO. 

Je suis navré. Mais mettez-vous dans ma position. 
J'espère au moins que vous ne me réduirez pas à em- 
ployer la force. Entrons ensemble dans ce palais. 
Une heure après la sortie de don Jorge, vous serez 
libre. 

MARTIN DIAZ. 

Tu crois que... (ll aperçoit Trombalgo et tea trois camarades 
qui se sont approchés sur un signe de Zorzo.) DrôlCSl mais j'ai 
mon épée. (U essaie de la tirer, Zorzo U repousse dans le fourreau. 
Tous se Jettent sur lui, et le terrassent.) A mOl I à moi I 

ZORZO, désolé. 

Le mouchoir 1 (on bàiiionoe MarUn Dias.) Scuor, VOUS me 
consternez. J*espérais qu'au moins vous m'épargneriez 



ACTE CINQUIÈME. 237 

ramertume de vous bâillonner. Voilà qui est fait. Por- 
tons-le dans le palais. Senor, vous voyez comment 
j'opère. Cest propre et net. Vous l'aurez expérimenté 
sur vous-même. Je suis sûr que ça me vaudra votre 

pratique. (On porte XartUi Dlaz dans le palaJi. Parait dona Beatrii.) 

SCÈNE VI. 

DOKA BEATRIZ, puis DOKA FLORINDB. 

DOftA BEATRIZ, seule. 

J'avais cru entendre... Où donc est Martin Diaz? 

DOKA FLORINDE, sur le perron. 

Chez moi. 

DO^A BEATRIZ. 

Chez vousl 

DO^k FLORINDE. 

Oui. Il voulait empêcher don Jorge d'aller à TAlca- 
zar, et moi je veux que don Jorge y aille. 

DOf^A BEATRIZ. 

Dona Florinde, je peux répéter au roi ce que vous 
avez dit dans le sépulcre de Tinfant. Je le peux sans 
crainte pour mon fils, vous ne le trahiriez pas, votre 
haine a trop besoin de luil Un mot de moi, et vous 
êtes morte. Voulez>vous que je me taise? 

DONA FLORINDE. 

Votre prix? 



238 LES FUNÉRAILLES DE L'HONNEUR. 

DO^A BEATRIZ. 

Vous retiendrez don Jorge. 

DOK'A FLORIlfOB. 

Je le voudrais que je ne le pourrais pas. 

DOf^A BEATRIZ. 

Vous avez bien pu Tentralner! 

doKa florinde. 

Cest parce que j*al pu Tentralner que je ne peux 
pas le retenir. 

D05A BEATRIZ. 

Que voulez-vous dire? qu'avez-vous donc fait que 
vous ne puissiez plus défaire? quelles paroles avez- 
vous prononcées que vous ne puissiez plus reprendre? 

DOftA FLORINDE. 

Ne me le demandez pas, je serais capable de vous le 
dire. 

DO^A BEATRIZ. 

Vous voulez m'efiTrayer pour m^empêcher de parler 
à don Jorge; mais vous n'y réussirez pas. 

DOÂA FLORINDE. 

Parlez-lui. 

DO^A BEATRIZ. 

Certainement, je lui parlerai! et il m'écouterai Vous 
avez sur lui je ne sais quelle sombre puissance» mais 
moi je suis sa mère. 

DOKA FLORINDE. 

Oui, vous êtes sa mère ! 



ACTE CINQUIÈME. 339 

DOfÏA BEATRIZ. 

Doâa Florinde, qu'avez-vous dit à don Jorge? Ohl > ^ 
maintenant, il faut que vous répondiez! Tenez, dites- ;' 
moi seulement comment vous avez entrafné don 
Jorge et je ne vous demanderai plus de le ramener, 
c'est moi qui lui parlerai ; mais alors il est nécessaire 
que je sache ce qu'il a. Je le sais. Il vous aime. Je 
crois bien, vous êtes si belle! Vous voyez que je 
sais sa raison. Dites-la-moi. Que gagneriez-vous à 
m'empêcher de lui parler? je parlerais au roi. Non? 
pourquoi? Pour ne pas dénoncer Jorge? Le roi lui par- 
donnerait, c'est mon filsl Le roi ne m'a jamais rien 
refusé. Je suis bien tranquille. Il est évident que je 
vais avertir le roi. Vous ne supposez pas que je vais 
rester ici pendant que cela s'accomplirait. Le roi 
prendra des précautions, les portes seront gardées, 
aucun danger pour lui. C'est un mot à dire. Je le 
dirai. Vous n'en doutez pas. Il aurait fallu que je ne 
fusse pas présente quand Jorge a promis; du moment 
que j'y étais, l'horrible chose est manquée. Vous 
pouvez y renoncer. Je conçois votre ressentiment. 
J'entre dans vos chagrins. Pauvre dona Florinde! ce 
que je souffre pour mon fils, vous l'avez souffert pour 
votre mari. Eh bien! est-ce que cela ne vous touche 
pas que nous ayons eu les mêmes angoisses? Une 
souffrance commune, n'est-ce pas une sorte de pa- 
renté? Est-ce que cela ne nous fait pas un peu sœurs? 
Quoi que vous ayez fait, c'était pour sauver votre 
mari, je vous en approuve, je vous en loue. Mais 
maintenant, l'infant est mort, vous ne le ressusciterez 



340 LES FUNÉRAILLES DE L'HONNEUR. 

• 

pas, faites que je puisse parler à mon fils. Quel bien 
cela fait-il aux morts qu'on les venge? Ils ont plutôt 
envie de pardonner pour que Dieu leur pardonne. 
Oui, don Manuel pardonne à don Pèdre. L'infant vous 
demande la grâce du roi. Tant qu'il a vécu, vous 
avez bien fait, mais à présent c'est fini... 

(a ce mot, doaa Florfnde, qui a toat écouté aree rimnuAUité d^UM 
statae, relèfe la tète et regarde dona Beatrii fixement.) 

D0l«A FLORINDE, éelataot. 

Ahl c'est fini? Oui, Tinfant est mort, celui qui était 
toute ma vie est mort, il ne reviendra pas, c'est fini. 
Voilà ce que vous me dites pour m'apaiser, malheu- 
reuse! LMnfant est mort, tu ne le ressusciteras pas, 
nous Tavons bien tué, donne-nous la main, les morts 
pardonnent, les morts demandent la grâce de leur 
meurtrier. M'apaiser? Mais regardez-moi donc! Est-ce 
que vous ne voyez pas mes yeux creux, mon front 
livide, ma figure de morte? Hier, je n'étais que la 

ai femme de Tinfant, aujourd'hui je suis son spectre I Don 
Pèdre suivra son frère. C'est dit. J'ai bien choisi mon 
aidel Faites de moi ce qu'il vous plaira, je suis inutile 
à présent, je peux disparaître, j'ai quelqu'un qui tra- 
vaille pour moi. Non, vous n'avertirez pas le roi. Si 
c'était possible, ce serait fait. Mais vous savez bien 
que don Pèdre ne pardonne pas. Vous ne direz pas 
une parole. Vous ne ferez pas un signe. Vous n'avez 
pas le droit de trembler. Vous saurez que votre amant 
est en péril, et vous sourirez, ou bien vous dénon- 
' cerez votre filsl Vous verrez le couteau levé sur votre 

, amant, et vous vous tairez, ou bien vous dénoncerez 



ACTE CINQUIÈME. Mi 

votre fils! — Quant à parler à don Jorge, tenez, je 
soufllre trop pour être bonne, mais, si j'ai un conseil à 
vous donner, ne parlez pas à votre fils. D*ailleurs, 
vous n*obtiendriez rien. Personne n'obtiendrait rien. 
La statue du tombeau de Tinfant s'attendrirait avant 
lui. Je vous dis que moi, qui lui ai mis la colère au 
cœur, je voudrais la lui ôter, je ne pourrais pas. Et 
vous!... Tenez, la porte s'ouvre. C'est lui. Vous êtes 
libre de l'arrêter au passage. Croyez-moi, ne lui par- 
lez paSy Ne lui demandez pas ce qu'il a contre don 
Pëdre. Laissez-le passer. 

(Parait don Jorfe. Il deieand les marebM du perron et traverse la 
eonr. — Dona Beatriz, terrifiée, recale et baisse la tête. — n dispa- 
raît.) 



FIN DD CINQUiàMB ACTE. 



1. 16 



ACTE SIXIEME 

une Mlle de l'Aleasar. 

SCÈNE I. 

LE ROI, â*abord seol. — Parait DO S A BEATRIZ ateo 

MUDARRA. 

DOfiA BEATRIZ, à Madam. 

Mon fils n'est pas venu? 

MUDARRA. 

Non, madame. 

DOfiA BEATRIZ. 

Laissez-moi seule avec le roi. (Mudarra sort. — a paru) Je 
pensais bien quMl n'aurait pas pris le pont du Roi, com- 
mandé par Martin Diaz. Il a dû aller jusqu'au pont 
public. Mais il va arriver. 

LE ROI, se retournant. 

Vous ici, dona Beatriz? 

D0!ÏA BEATRIZ. 

Seigneur, j'ai une chose à vous demander. Mais je 
n'oserai pas si vous ne me la promettez pas d'avance. 



ACTE SIXIÈME. 243 

LE ROI. 

Parlez hardiment. Tout ce qui dépend de moi vous 
appartient. 

DOfïA BEATRIZ. 

Oui, mais vous me direz que cela ne dépend pas de 
vous. 

LE ROI. 

Je ne me croyais pas avare. Que désirez-vous? Un 
palais, un château, un gouvernement? 

DONA BEATRIZ. 

Et si c'était la vie d*un homme? 

LE ROI. 

La vie d*un condamné? 

DO^A BEATRIZ. 

D'un condamné I NonI grand Dieul 

LE ROI. 

Alors, je ne vous comprends pas. 

DOftA BEATRIZ. 

Don Pèdre, je vous en prie, je vous en supplie, 
accordez-moi ce que je vous demande, ou bien com- 
ment voulez-vous que je vous sauve? 

LE ROI. 

Que vous me sauviez? 

DONA BEATRIZ. 

Ne faites pas attention à mes paroles. J*ai Tesprit 
troublé. Je vois encore cet horrible échafaud d'au- 
jourd'hui. Ahl Dieul Téchafaudl J'ai peur 



Ui LES FUNÉRAILLES DE L*HONNEUR. 

LE ROI. 

Pour qui? 

OOfiA BEATRIZ. 

Pour vous d'abord. 

LE ROI. 

Et pour qui après ? 

BOfiJi BEATRIZ. 

Pour vous d'abord. Tous ces supplices sont un mau- 
vais moyen d^apaiser les haines. Les jeunes cœurs 
s'exaltent et s-irritent. Oui, c'est cela qui les cour- 
rouce. Bien sûr, ce n'est que cela. C'est un excès de 
générosité; il ne faut pas trop leur en vouloir. Pro-. 
mettez-moi de pardonner. Il le faut. Pardonnez, je 
vous aime tantl Vous ne savez pas comme je vous 
aime, don Pèdre. Mon honneur dans cette vie et mon 
âme dans l'autre, je vous ai tout donné : eh bien, je 
suis heureuse d'être méprisée et damnée à cause de 
toi. Seulement, je me demande quelquefois comment 
je pourrai souffrir en enfer, puisque tu seras au ciel I 

LE ROI. 

Dona Beatrlz... — Pour qui encore avez-vous peur? 

OOfîA BEATRIZ. 

Pour personne. 

LE ROI, à part. 

C'est singulier. 

DOSA BEATRIZ. 

Seigneur, je vous en supplie. Vous n'avez jamais 
fait gr&ce. Pas même à votre frère. Si vous faisiez 



\ 



ACTE SIXIÈME. 245 

grâce une fols, Je suis sûre que les jeunes gens vous 
aimeraient. Promettez-moi que, la prochaine fois» 
vous ferez gr&ce. Promettez-le-moi. Il le faut absolu- 
ment. 

LE ROI, & part. 

Est-ce que?... 

OOÂA BEATRIZ. 

Voyons. Quelqu'un qui saurait quelque chose hési- 
terait à vous avertir. Je ne dis pas cela pour moi, j e 
ne sais rien. Oh ! non, vraiment rien. Mais je saurais 
quelque chose, j'aurais un soupçon, une frayeur vague, 
une inquiétude de femme, je n'oserais pas vous en par- 
ler. Vous êtes si sévère I Je craindrais de faire condam- 
ner un malheureux qui ne serait peut-être pas aussi 
coupable que je l'aurais cru, qui ne le serait peut-être 
pas du tout. Au lieu que, si vous étiez miséricordieux, 
si vous me promettiez de pardonner, je vous prévien- 
drais, je vous sauverais. Oh 1 ne m'empêchez pas de 
vous sauver. Que voulez-vous que je fasse 7 Ayez pitié 
de moi. Dites que vous ferez grâce une fois. Rien 
qu'une seule fois. Pour essayer. Après, vous ferez ce 
que vous voudrez. Je ne vous ai jamais rien demandé, 
vous savez. Je vous demande cela. Je vous le demande 
à genoux. Donnez-moi votre parole royale que le pre- 
mier coupable, seulement le premier, vous lui par- 
donnerez ! 

LE ROI, U rcfardant flzênent. Çx-V". «fvV»Si«*^^^' 

Jorge a donc de mauvais desseins? ^ ^i^^^vy^^aii , *^n*. • 



U 



*»*tv»* 



,CJ..M 



S46 LES FUNÉRAILLES DE L'HONNEUR. 

DOfiA BEATRIZ. 

Jorge! mon fils: 

LE ROI. 

Votre émotion. . . — L'autre nuit, il a défendu Tin- 
fant contre mon alcade. Qu'il prenne garde à lui. Mon 
nom est justice. 

DO^A BEATRIZ. 

A propos de quoi me faites-vous cette menace? 
Qu'est-ce que je vous ai fait ? Qu'est-ce que Jorge vous 
a fait? L'autre nuit, il avait raison. Votre alcade Tof- 
fensait et m'offensait moi-même. Jorge est peut-être 
un peu prompt, je l'ai gftté, c'est ma faute, il se cal- 
mera, c'est un enfant. 

LE ROI. 

On est toujours un enfant pour sa mère. Qu'il se 
surveille. S'il allait trop loin, tout votre fils qu'il est, 
il ne dépendrait pas de moi de pardonner. L'action 
ci juge, moi j'exécute. 

DOf^A BEATRIZ. 

Je ne sais pas ce que vous avez contre moi. Je ne 
pensais même pas à don Jorge. Je ne pensais à per- 
sonne. Je vous dis : Si on avait de mauvais desseins ? 
Je ne vous dis pas : On en a. Mais vous aimez à me 
torturer. 

LE ROI. 

Vous m'assurez que don Jorge ne rêve rien de mal? 

nOfÏA BEATRIZ. 

Mon fils! pourquoi pas moi? 



ACTE SIXIÈME. W 

LE ROI. 

Ni personne, à votre connaissance t 

DOftA BEATRIZ. 

Est-ce que je ne vous préviendrais pas? 

LE ROI. 

En effet, vous ne me laisseriez pas surprendre, 
même par votre fils. Il n*y a donc nul danger. Je ne 
prendrai pas de précautions. 

doSa beatriz. 

Bon I voilà que vous n'allez plus vous garder à pré- 
sent I Vraiment, vous ne savez qu'imaginer pour me 
faire soulTirir. 

LE ROI. 

Voyons, tu sais quelque chose? 

DOftA BEATRIZ. 

Mon^ rien. 

LE ROI. 

Bien sûr? 

DO^A BEATRIZ. 

Rien. 

LE ROI. 

Je vous crois, (n appeua.) Mudarral 

DOftA BEATRIZ. 
Que lui voulez-vous? (Sotra Madarra.) 

LE ROI. 

Avec qui es-tu dans la salle d'à cOté ? 



*X^ ^ t,. Je vais dormir. 



248 LES FUNÉRAILLES DE L'HONNEUR. 

MDDARRA. 

Avec Diego de Padilla et les arbalétriers. 

LE ROI. 

Je D*ai pas dormi la nuit dernière et je sortirai 
encore cette nuit ; je vais prendre un peu de repos. 
Votre bruit serait trop près de moi, allez dans la salle 
d*en bas. 

MUDARRA. 

Tous? 

LE ROI. 

Tous. ^ Va. (A doDa Beatrix.) Vous u'avoz riou à me 
dire? 

DOftA BEATRIZ. 

Rien. 

LE ROI, à Modarra. 

Va. (Madarra lort.) Vous voyez quc jo VOUS crois. Je 
m*en rapporte à vous aveuglément. Je suis si sûr qu^il 
n*y a pas de danger que je laisse ma porte ouverte. 

DOHk BBATBIZ, à part. 

Giell 

LE ROI. 
(Il sort.) 



SCÈNE II. 

DONA BEATRIZ, DON JORGE. 

DOftA BEATRIZ. (Ella ra poosiar la porta par où est lorti la roi.) 

Dormir I Et Jorge !... — Le voici I 



ACTE SIXIEME. 249 

DON JORGE, apereerant aa mère, à part* 

Dona Beatriz 1 

DOiÏA BEATRIZ, aa JeUnt an-derant de loJ. 

Que viens-tu faire ici? 

DON JORGE. 
Et TOUS? 

DOJtA BEATRIZ. 

Tu viens pour un crime I 

DON JORGE. 

Pour un clifttiment. 

DOi^A BEATRIZ. 

Tu inavoués! Tu es un malheureux I 

DON JORGE. 

Madame... 

DOHk BEATRIZ. 

Tu vois, tu n^oses déjà plus m*appeler ta mère. 

DON JORGE. 

Madame, vous étiez avec les amis de Tinfant... 

DOÎtA BEATRIZ. 

Oui, j'y étais, quoique je sois encore vivante. 

DON JORGE. 

Vous connaissez donc la promesse que j'ai faite. Je 
l'ai faite en face des tombes. 

DO^A BEATRIZ. 

Tu sors d'une tombe, et tu veux tuerl 



250 LES FUNÉRAILLES DE L'HONNEUR. 

DON JORGE. 

Ma résolution est plus froide et plua irrévocable 
que le cadavre devant lequel je Pal prise. 

doKa beatriz. 
Mais je suis là, moi I 

DON JORGE. 

Que pouvez-vous? 

DOfik BEATRIZ. 

Je peux pleurer! 

DON JORGE. 
Vous le pouvez. (Il fait an pas rert la chambre da roi. } 

DOf^A BEATRIZ. 

Où vas- tu donc? Le roi n'est pas là. 

DON JORGE. 

Si, Mudarra m'a dit en bas qu'il dormait 

DOSA BEATRIZ. 

Et tu frapperais un homme endormi ! 

DON JORGB. 

Je le réveillerai ! Laissez-moi. 

DOfiA BEATRIZ. 

Non, je ne te laisse pas! Écoute-moi. Tai d'excel- 
lentes raisons à te donner. Causons tranquillement. 
Ah ! je voudrais être morte ! Voyons, je suppose que 
tu... Non! c'est impossible! devant moi! luil toi! Au 
premier cri du roi, les arbalétriers accourraient, tu 
ne pourrais pas t'échapper. 



ACTE SIXIÈME. 2M 

DON JORGE. 

Je ne veux pas m^échapper. 

DO^k BEATRIZ. 

Tu veux mourir, maintenant I mais tu me détestes 
donc I 

DON JORGE. 

Laissez-moi passer. 

DOAA BEATRIZ. 

Non I Mon Jorge, sois bon pour ta mère, le roi ne 
te ferait pas grâce; qu'est-ce que je deviendrais? Ren- 
trons chez nous, nos serviteurs se tairont, le roi 
n^apprendra rien de ce qui s*est dit dans le tombeau; 
tu consens, mon Jorge? Ne me fais plus cette figure 
redoutable. Dis-moi une bonne parole. Non? seule- 
ment un sourire. Eh bien I tu vas encore de ce côté t 
Mais qu'est-ce que le roi t'a fait ? 

DON JORGE. 

Rien. 

DOflA BEATRIZ. 

Puisqu'il ne t'a rien fait, pourquoi veux-tu le frapper? 
Par amour pour cette femme ? 

DON JORGE. 

Je hais Tamourl 

DOfik BEATRIZ. 

Mais Je vais devenir folle, moi! Sans motif! Oh! tu 
n'entreras pas! 

DON JORGE. 

Madame, retirez-vous. 



252 LES FUNÉRAILLES DE L*UONNEUR. 

DOJ^A BEATRIZ. 

Hélas I mon filsl 

DON JORGE. 

Madame, j'entrerai. 

DOKA BEATRIZ. 

Alors, tu marcheras sur ta mère à genoux! (buo m 

jette à genoux derant la porte.) 

DON JORGE. 

Madame, vous voyez mes yeux, levez-vous. 

DOf^A BEATRIZ. 

Je ne veux pas! 

DON JORGE. 

Allons, il le faut. 

DOfÏA BEATRIZ. 

Je ne veux pas ! 

DON JORGE. 

Je suis la mort qui passe, qu'on se range! 

DOKA BEATRIZ. 

Je ne veux pas 1 

DON JORGE, terrible. 

Pourquoi ? 

DONA BEATRIZ. 

Cest mon amant! 

(Don Jorge reoole. Moment de silenee et de stapeor.) 

DON JORGE. 

Cette parole a été dite. Les anges Pont entendue. 
C'est effrayant. 



ACTE SIXIÈME. 253 

DOftA BEATRIZ. 

Hélas l 

DON JORGE. 

Ce que vous m'avez dit pour m*éloigner ^ est ce qui 

m'a fait venir, (n la repousse et passe.) 

DOSA BEATRIZ. 

Jecrieàl*aidel 

DON JORGE. 

Criez. 

DOSA BEATRIZ. 
Gomment! tu entres! Non! (sue se cramponne à son corps.) 

Ah! je n^ai pas la force. Tu le veux? Au secours! 
Altesse, réveillez- vous! Don Pèdrel Mudarra! On vient. 

DON JORGE. 

Merci, ma mère. 

DONA BEATRIZ. BUe oarre rapidement une petite porta dissi- 
mulée dans la boiserie et tend une clef à don Jorge. 

On vient. Voici un escalier secret qui te met hors 
du palais. Cette clef ouvre la porte de la rue. Sauve-toi. 

DON JORGE. 

Non, je suis curieux d*être tué par ma mère ! 

DO&A BEATRIZ. 

Je suis à tes pieds. Tu as encore le temps. Ah ! les 
voici. 



3M LES FUNÉRAILLES DE L'HONNEUR. 

SCÈNE III. 
Les Mêmes, MUDARRA, im u-baiétriert, pau LE ROI. 

LE ROL 

Qu'est-ce donc ? 

DOS A BEATRIZ, aux arbalétriers. 

Autour du roi I tout de suite I tous I (Les arbalétriers 
entourent le roi.) 

LE ROI. 

Mais pourquoi ? 

DOflA BEATRIZ, à don Jorff*. 

Tu l'as vu s'enfuir par là ? 

LE ROL 

Qui s'est enfui t 

DO^A BEATRIZ. 

Nous causions, Jorge et moi ; un homme est entré, 
mal vêtu, vieux, oh ! oui, plus de cinquante ans ; une 
mauvaise figure ; en nous voyant, Jorge et moi, il 
s'est troublé, j'ai eu peur, j'ai crié, il s'est enfui. 

LE ROL 

Par où ? 

DO^A BEATRIZ, montrant la porte secrète. 

Don Jorge dit que c'est par là. 

LE ROI, aux arbaléuiers. 

Allez. 



Pas tous ! 



Pourquoi t 



AGTB SIXIÈME. i55 

DOJlA BEATRIZ. 

LE ROI. 

DONA BEATRIZ. 



Trois ou quatre suffiront contre un seul homme. 
Et s'il en venait d'autres 7 

LE ROI, à Madarra. 
Vite ! (Mudarra se précipita aree quatre arbalétriers.) 

DOfÏA BEATRIZ. 

Pourvu qu'on l'atteigne I 

DON JORGE, è part. 

Frapper maintenant, impossible ! (Rentre Madarra.) 

LE ROI. 

Eh bien? 

MUDARRA. 

Personne. 

DOSA BEATRIZ. 

Il était déjà parti. 

MUDARRA. 

Pas par cet escalier, toujours. La porte de la rue 
était fermée en dedans. 

DOfiA BEATRIZ. 

Ah I ce n'est peut-être pas par cet escalier qu'il 
s'est échappé. Nuus étions si bouleversés de votre 
péril, Jorge et moi, que nous n'avons pas très bien vu. 



!256 LES FUNÉRAILLES DE L'HONNEUR. 

En effet, maintenant, il me semble plutôt qu'il a pris 
par ici. 

LE ROI. 

Par ici 7 Mudarra et Diego l'auraient vu. 

MODARRA. 

Personne n'est sorti par ici. 

DO^^A BBATRII. 

Je vous dis que nous n^avons pas très bien ru. 
£t puis, je dis, moi, qu'il venait pour vous tuer, je 
rignore. Rien ne le prouve. Il n'avait peut-être pas 
une intention méchante. Les femmes crient pour rien. 
En nous voyant, il s'est retiré par discrétion. Oui, il 
n^avait pas l'air d'un homme qui va commettre un 
crime. 11 avait une figure très honnête. Ta! eu tort de 
vous déranger. N'y pensons plus. 

(La roi regarde fixement don Jorfe.) 

DON JORGE. 

C'est moi. 

( Aussitôt dei arbaiétrien se Jettent entre le roi et don Jorffo.) 

DOKA BBATRIZ. 

Non ! 

LE ROI. 

Âh I tu l'avoues ? 

DON JORGE. 

Je m'en vante I 

LE ROI. 

Un parchemin ! 

(On en met on sur nne table.) 



ACTE SIXIÈME. 257 

DOSA BEATRIZ. 

Pèdre! 

LE ROI. 

Il y a ici un crime, flagrant, furieux, elDronté, 
hautain. Ce crime veut ta mort. D'un autre côté, la 
vie que tu as tenté de me prendre, ta mère me Ta 
conservée, et dans des conditions inouïes : son fils à 
livrer, en plein meurtre, sous Tépée de mes gardes, 
sous la hache de mon bourreau I C'est là un service 
unique et prodigieux, qu'il est impossible de laisser 
sans salaire, car la Justice n'est pas seulement la 
punition du mal, elle est aussi la récompense du bien. 
Je suis donc entre ces deux extrémités également 
impossibles : le mal sans ch&timent ou le bien sans 

récompense. (ll réfléchit profoodémcnt. Dooa Beatrii 8*a««noalUe 
et prie. La roi Ta lenlamaot à U Ubla, et écrit.) QUO le bien 

remporte! Je te pardonne. Voici un sauf-conduit. 

ùOfik BEATRIZ. 

Merci 1 

DON JORGE, repomunt le teaf-ooDdaU. 

Je n'en veux pas. 

LE ROI. 

Je te pardonne absolument. Je te laisse la vie, les 
ch&teaux, les titres, les fonctions. Va dans tes états 
ou reste ici, ton action est effacée, je l'ignore. Nous 
sommes quittes, dona Beatriz. 

DO^A BEATRIZ. 

Oh I oui. 

I. 17 



#v' 



258 LES FUNÉRAILLES DE L*HONNEUR. 

DON JORGR. 

Altesse, j'ai voulu vous tuer. J'ai mérité la mort. 
Je la réclame. Quelle existeuce aurais-je 7 Je ne puis 
ôter la vie à qui me la donne. Désormais vous seriez 
sacré pour mol. Ayez pitié. Gondamoez-moi. 

L£ ROI. 

Je ne reprends pas ce que j'ai donné. Tu vivras. 

DON JORGE. 

Me vjicl donc condamné à vivre. Je vivrai, frappé 
de ma grâce, traînant partout avec moi une Injure 
non vengée, étonnant les aïeux l&-haut, fils ténébreux 
de pères éclatants. Uolàl vous, on peut me mépriser. 

DOf^A REATRIZ. 

Hélas I 

DON JORGE. 

Altesse ! il y aura demain, à minuit, au couvent 
de Silnt-Banhélemy, un enterrement. Je vous prie 
d'y assister. 

DOÂA REATttIZ. 

Ne promettez pas ! 

LE ROI. 

J'irai. 

DON JORGE. 

Merci. 

LE ROI. 

Çà, je ne dormirai pas maintenant. Viens, Mudarra. 

(n sort.) 



ACTE SIXIÈME. 259 

D05^A BEATRIZ, à don Jorgo. 

Jorge! qui donc est mort ? 

DON JORGE. 

Vous le savez. 



PIN DD SIllèMB ACTE. 



I 



ACTE SEPTIEME 

Un cimetière dans no dolire. — La nnit* 

SCÈNE L 

DON JORGE, creusant une fbsie. LE TRÉSORIER. 

DON JORGE. 

Encore quelques pelletées de terre, et ce sera fait. 

LE TRÉSORIER. 

Voilà un trou bravement creusé. Vous n'avez pas 
besoin d'un coup de main? 

DON JORGE. 

Mon, J'achèverai seul. 

LE TRÉSORIER. 

Je vous offire un coup de main parce que vous me 
paraissez résolu: car moi, à votre place, je n'achève- 
rais ni seul ni en compagnie. 

DON JORGE, ■^arrêtant. 

Vous savez donc ce que je fais? 

LE TRÉSORIER. 

Notre seigneur abbé a confiance en moi. 



f 



ACTE SEPTIÈME. 201 

DON JORGE. 

Vous êtes...? 

LE TRÉSORIER. 

L'humble Arère trésorier. 

DON JORGE. 

Et Tabbé vous envoie? 

LE TRÉSORIER. 

Non, je suis venu de moi-même. Mais si vous vou- 
lez un conseil... 

DON JORGE. 

Je ne veux pas de conseil. 

LE TRÉSORIER. 

Puisque cette pieuse détermination vous a été in- 
spirée de vous séparer du monde, pourquoi ne pas 
laisser à la porte le passé tout entier? Ces souvenirs 
violents d'une injure ancienne, cet enterrement déri- 
soire... 

DON JORGE. 

Un enterrement dérisoire! Moine, sache que tu 
n'auras vu dans ta vie qu'un enterrement sinistre, 
celui-là. 

LE TRÉSORIER. 

Dans les droits dont vous faites donation à notre 
monastère, il y a bien, n'est-ce pas, le péage du pont 
de Sombrai? 

DON JORGE. 
Soit. (Brait de voix.) 



262 LES FUNÉRAILLES DE L'HONNEUR. 

LE TRÉSORIER. 

Quel est ce bruit? (Kegardant.) Doôa Beatrizl Seigneur, 
ne faiblissez pas l 

SCÈNE II. 
Les Mêmes, DOK A BEATRIZ, laivit d*aii moine. 

DOfi BEATRIZ. 

Ahl vivant l 

DON JORGE. 

Que me voulez-vous? 

DOft BEATRIZ. 
Attends. (Elle va t*«feDonni«r aa pied da la croix.) 

LE TRÉSORIER, an moIm. 

Quelle imprudence! Comment Ta-t-on laissée 
entrer? 

LE MOINE. 

Ordre du roi. 

LE TRÉSORIER. 

Obi mais je serai là! 

LE MOINE. 

Le roi veut que dona Beatrlz soit seule avec son fils. 
Notre seigneur abbé m'a chargé de vous le dire. 

LE TRÉSORIER. 
J'obéis, (il lert arec le moine.) 



ACTE SEPTIÈME. 263 

SCÈNE III. 
OOKA BEATRIZ, don JORGE. 

DOKA BEATRIZ, se relerant et TeoaQt à don Jor9<>« 

Maintenant que j'ai remercié Dieu, me voilà. 

DON JORGE. 

Pourquoi venez-vous ici? 

DOffA BEATRIZ. 

Tu es vivant l merci! Depuis hier, je ne respirais 
plus. Cet enterrement auquel tu avais prié le roi 
m'étouffait. Tu ne sais pas la nuit que j'ai passée! 
Et ce matin ! ^n ne voulait pas me laisser entrer. Il 
me semblait que je ne te reverrais jamais. Oh! que 
j'aie besoin de la violence pour arriver à mon enfant! 
A présent, causons. Pour qui est cette fosse? N*im- 
porte, tu es vivant; qu'elle soit pour qui elle voudra, 
puisqu'elle n'est pas pour toi ! 

DON JORGE. 

Qui vous dit qu'elle n'est pas pour moi? 

DOfiA BEATRIZ. 

Pour toi! Es-tu insensé? Puisque tu es vivant! 

DON JORGE. 

Vous croyez? 

DO^A BEATRIZ. 

Je crois que tu es vivant ! 






SU LES FUNÉRAILLES DE L'HONNEUR. 

DON JORGE. 

Madame, allez-vous-en. L'heure approche où il va 
se faire ici une chose que je ne désire pas que vous 
voyiez. 

DOfÏA BEATRIZ. 

Tu ne vas pas te...1 

DON JORGE. 

Non. Allez-vous-en. 

DONA BEATRIZ. 

Je ne m'en irai pasl 

DON JORGE. 

Savez-vous à quoi vous vous exposez en restant? 

DOfiA BEATRIZ. 

Si j'en meurs, tant mieux I 

DON JORGE. 

Ne restez pas. Rappelez-vous de qui je descends. 
Rappelez-vous Ruy Gonzalës. 11 n'était question dans 
toute la Gastille que du château que don Ruy Gonzalès 
venait de se faire bâtir. Le roi d'alors écrivit à don 
Ruy que sa reine était curieuse de voir ce château, 
et qu'elle viendrait le visiter tel jour. Don Ruy récom- 
pensa largement le messager de cette grande nouvelle, 
acheva vite d'orner ses murs, et prépara une hospi- 
talité digne de l'hôtesse. Au jour dit, les clairons son- 
nèrent, don Ruy sortit avec tous ses gentilshommes, 
et vit arriver, la bannière royale au vent, une caval- 
cade nombreuse, la moitié de la cour, et, au centre, 
au lieu de la reine, la maîtresse du roi. Ruy Gonzalès 
était vieux, il n'avait pas appris à désobéir au roi; il 



/ 



ACTE SEPTIÈME. S05 

ne témoigna aucune colère, salua cette femme que le 
roi lui envoyait, la laissa entrer, commander, rire, 
manger le repas de la reine, coucher dans le lit de la 
reine, lui Ait poli tout le jour et tout le lendemain, 
et, quand elle voulut partir, la reconduisit jusqu'au 
bout du pont. Seulement, dès qu'elle ne fut plus chez 
lui, sans attendre son remerctment, sans la saluer, 
sans la connaître, il rentra, prit une pioche, comme 
j'ai pris celle-ci, monta sur sa tour, et, appelant ses 
serviteurs, don Ruy Gonzalès se mit à démolir sa 
maison offensée, trouvant que le seul château habita- 
ble, c'est l'honneur. Madame, don Ruy Gonzalès était 
mon grand-père. Je suis donc d'un sang qui n'a pas 
de patience pour la honte. Ne restez pas ici. 

doRa beatriz. 

Que vas-tu faire? Pourquoi es-tu dans ce cloître? 
Les fautes ne doivent être expiées que par les cou- 
pables. Toi, tu es innocent, tu n'as pas le droit de 
te punir. Tu ne peux plus rien contre le roi ; c'est 
vrai. Oh ! non, rien. Il t'est sacré, tu l'as dit. Mais me 
voici, moi. C'est moi qui ai commis le mal. C'est moi 
qui dois l'expier. J'entrerai dans un couvent, et j'y 
ferai une telle pénitence qu'elle couvrira toute ma 
faute. Py pleurerai jusqu'à ce que ma honte en soit 
lavée. Alors, tu pourras lever la tête, reprendre ta 
vie, faire la guerre... 

DON JORGE. 

o{ Servir le roi. 

DO^A BEATRIZ. 

Tu ne feras pas la guerre. Ta as des châteaux et 



aOG LES FUNÉRAILLES DB L*HONNEUR. 

des villes, tu resteras chez toi, parmi tes vassaux qui 
t'aimeront et qui te respecteront. Ou bien, si Toisi- 
veté t'ennuie, il n'y a pas que la Castille, tu iras où 
tu voudras, en Angleterre ou en France; avec ton 
nom et ta figure, tu seras bienvenu partout. Mon Jorge, 
ne te ferme pas la vie. Je suis à tes pieds. Ne crois 
pas que ie t'en veuille de ta rigueur avec moi, je t'en 
admire. Je suis fiëre de t'avoir pour fils. Tu mérite- 
rais une autre mère. 

DON JORGE. 

Ce que j'ai résolu doit s'accomplir. (Tiot«incnt de 
cloches.) Ceci annonce Tarrivée du roi et le commence- 
ment des funérailles. Adieu, madame, pour toujours. 

(u sort.) 

LA VOIX DES MOINES. 

« Inimici mei dixerunt mala mihi : quando morielur 
a et peribil nomen ejtis f 

DOf(k BBATRIZ. 

Qui va-t-on enterrer? J'ai la tête perdue. 

SCÈNE IV. 

DOf>iA BEATRIZ, les moines entrem, porunt des 
torches, puis la bière. paU DON JORGE, polf LE ROI 
ET TOUTE LA CODE. 

LES MOINES. 

a Requiem œtemam dona ci, Domine, et lux perpe- 
tt tua Imeat ei, 
« Requiescal in pace. » 



ACTE SEPTIÈME. 267 

LÀ COUR. 

« Atfien! T> (tous Tiennent se ranger antonr de la fosse.) 

( Un des moines, en passant devant don Jorge, soulère son capuchon.) 

DON JORGE. 

Dona Florindel 

doSa florinde. 

Votre promesse attend. ( On pose le ctrcuell & terre. ) 

don JORGE, an roi. 

Seigneur, vous demandez quel est le mort qu*on 
enterre? Vous allez le connaître. Vous verrez que je 
ne vous ai pas dérangé pour un enterrement vul- 
gaire et que ceci valait une assistance royale. Ouvrez 

le cercueil. ( On roarre. ) 

LE ROI. 

Vide! Où donc est le cadavre? 

DON JORGE. 

Je vais vous le dire. Seigneur, vous m'avez fait 
grâce, donc Je suis désarmé devant vous, et Taffront 
est ineffaçable. Mon honneur est mort. Eh bien, les 
morts, on les enterre. Ce qui se fait ici, c'est l'enter- 
rement de mon honneur I Je sais que ce n'est pas l'u- 
sage, et qu'on réserve les deuils et les cérémonies 
pour la mort du corps. Si c'était ma chair qui eût 
péri, les yeux n'auraient pas assez de larmes et la 
bouche pas assez de psaumes. Mais la partie supé- 
rieure de mon être, la joie, l'espérance, le nom rayon- 
nant, la fierté que j'avais au front comme un panache, 
qu'est cela pour être pleuré? Moi, je pense autre- 



o( 



268 LES FUNÉRAILLES DE L'HONNEUR. 

ment, restime mon âme autant que mon corps, et 
mon honneur était ma vraie vie. Donc, le cloître a 
été tendu de noir, et les cierges se sont allumés par 
milliers, et les cloches ont sangloté. Ce spectacle aura 
été donné une fois d'un homme qui regarde la honte 
comme la mort, et qui fait des funérailles à son hon- 
neur! — Descendez le cercueil. 

(Pendant que tous les jenx sont fixés sur le cereaeil et sor don Jorcct 
dona Florinde s'est Insensiblement rapprochée du roi. Seale, dons 
Beairii l'a remarquée et loirie. ) 

DOSA FLORINDE, à part. 

Puisque Tinfant n'a plus que moi... (Eiie tire de son sein 

nn conteia. An moment où elle frappe, dona Beatrls se jette entre elle 
et le roi, et reçoit le coup.) 

DONA BEATRIZ. 

Ahl 

LE ROI. 

Qu'y a-Ml? 

DOfiA FLORINDE. 

n y a deux femmes qui vont mourir, moi pour l'in- 
fant, elle pour vous, [eue jette le ooateaa.) TcueZ. 

LE ROL 

Beatriz I 

DON JORGE, & dona Florinde. 

Malheureuse! 

boUa florinde. 
Il fallait frapper vous-même l 

LE ROI. 

Emmenez cette femme. 



J> 



ACTE SEPTIÈME. 269 

DOfÎA FLOAINDE, à dona BeatrU. 

A tantôt I 

( On remmène* ) 

LE ROI. 
Du secours l Vitel (no moine •*arance.] 

ooSa BEATRIZ. 

\ Inutile. — Non! — Quand j'aurai parlé à Jorge 

(Don Jorge s*approche. Tous •'éloignent. ) Tu VOis que j'ai fait 

éloigner le roi. Je mourrai sans lui dire adieu. Sans le 
regarder. — Oh I 

LE ROI, au moine. 
Mais secourez-la donc! (Le molpe revient.) 

DOÎÏA BEATRIZ. 

Je VOUS dis que c'est fini, (eue tombe.) 

DON JORGE. 

Ma mère! 

DOJiA BEATRIZ, te radressanl à demi. 

Ah I — Pattendais ce mot pour mourir. Merci. 

(Elle meort.) 



Fin. 



NOTES ET TABLE 



TRA6ALDAIBAS 

Première représentation. — Théâtre de li Porte-Saint- 
Martin. — 25 juillet 1848. 

PBRSONNAGKS ACTEURS 

TrAGALDABAS MM. FRéDéRICK-LSHAITRE. 

Don Elisbo Pbrrin. 

MllfOTORO MOBSBARD. 

GrIF TODRlIAlf. 

Bblerofohtb Dubois. 

ÉCARLATE BbN JAMIN. 

DoftA Caprin A M"* Clarisse. 



LES FUNÉRAILLES DE L'HONNEUR 

Première représentation. — Thé&tre de la Porte-Saint- 
Martin. — 30 mars 1861. 

personnages acteurs 

DoAa Beatriz de Lara. . . M^*** Marib Laurent. 
DoftA Florindb d'Aguilar. Vigne. 

Don Jorge de Lara MM.RouvikRB. 

I. 18 



274 NOTES. 

Pierre le Justicier Clarengb. 

ZoRZO Vjlnnot. 

L*IifFJLifT Don Manuel. . . Gharlt. 

l*Alcadb-Mator Gh^ri. 

Mudarra JOSSE. 

Martin Diaz Bousquet. 

Agustin Paul Alhaisa. 

DiONis Caliste. 

Don Gil Fabien A. Louis. 

EsTEBAN Mercier. 










TABLE 



Tragaldabas 1 

LbS FcifÉRAILLBS DB L*H0N1IBDR 150 

NOTBS S71 




3 blOS 001 335 OOH 






Stanford Univenity LQvariM 
Stanford, CaUfonia 



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